16/08/2026
Militaires, technocrates et hommes d'affaires : sur qui Faure Essozimna Gnassingbé s'appuie-t-il pour gouverner le Togo ?
Le président du Conseil, qui concentre l'essentiel des leviers de l'exécutif malgré l'instauration d'une Ve République supposée donner naissance à un régime parlementaire, s'appuie sur un réseau dense au service d'un pouvoir très centralisé.
Par Jeune Afrique
Publié le 16 août 2026
Président du Conseil, chef du gouvernement, chef de la majorité parlementaire et chef suprême des armées. Un peu plus de vingt et un ans après avoir pris les rênes du pays, Faure Essozimna Gnassingbé concentre toujours l'essentiel des leviers de l'exécutif. Au sommet de la pyramide institutionnelle née de la réforme constitutionnelle controversée adoptée par l'Assemblée nationale en mars 2024, supposée donner naissance à un régime parlementaire, il demeure le véritable centre du pouvoir.
Le rôle dévolu au président de la République, Jean-Lucien Kwassi Lanyo Savi de Tové, est désormais essentiellement symbolique et protocolaire, mais sur le front législatif, Faure Gnassignbé sait pouvoir compter sur les fidèles qui président les deux chambres du Parlement, où les textes initiés par le gouvernement sont systématiquement entérinés: Komi Sélom Klassou, au perchoir de l'Assemblée nationale, et Barry Moussa Barqué, figure historique de la politique togolaise élu président du Sénat.
Les gardiens de la présidence du Conseil
La gestion quotidienne et le pilotage administratif de la présidence du Conseil reposent sur un cabinet restreint mais particulièrement influent. Sandra Ablamba Johnson (1) s'impose comme la cheville ouvrière incontournable de cet appareil d'État. Secrétaire générale, elle prépare les arbitrages administratifs et l'affectation des ressources publiques. Forte de ses succès passés dans l'amélioration du climat des affaires, elle cumule aujourd'hui la gestion de la Planification et de la Fonction publique. Avec Stanislas Bamouni Baba (2), cacique et secrétaire général du gouvernement, elle élabore l'agenda des Conseils des ministres.
Bien qu'admis à la retraite dans l'armée, Yark Damehane (3), 62 ans, a refait surface à la présidence en qualité de ministre directeur de cabinet. L'ancien ministre de la Sécurité contrôle l'agenda du président et émet des avis décisionnels sur le maintien de l'ordre public et la stabilité politique. Son influence s'exerce sur la gestion des crises intérieures et la supervision des renseignements. Revenu aux affaires après ses déboires judiciaires dans une affaire d'escroquerie internationale, Pascal Bodjona (4) opère désormais en coulisses sur les arbitrages politiques délicats, les négociations discrètes et la gestion des équilibres avec les différentes composantes de la société civile et de la classe politique. Le président du Conseil sait aussi pourvoir compter sur Gilbert Bawara, qui a quitté la tête du ministère de la Réforme du service public pour prendre les rênes de celui des Relations avec le Parlement et les Institutions à la faveur du remaniement d'octobre dernier. Fidèle parmi les fidèles, Bawara se fait également volontiers l'avocat des décisions gouvernementales auprès des médias.
Les sécurocrates
Face aux enjeux sécuritaires dans le nord du pays, confronté aux incursions jihadistes, le pôle de défense s'appuie sur une chaîne de commandement très structurée. Le colonel Latièmbé Kombate (5), à la tête de la force Koundjoaré, maintient un contact quotidien avec Faure Gnassingbé pour rendre compte de la situation sur le front septentrional et redessiner en cas de besoin le maillage sécuritaire dans cette région très exposée.
La réponse globale et la coordination des Forces armées togolaises sont supervisées en lien avec le chef d'état-major général, le général Allahare Dimini (6), qui intervient sur le déploiement des troupes, les achats d'équipements militaires et les contours de la doctrine d'engagement. Sur le plan de la sécurité intérieure, le colonel Calixte Madjoulba (7) s'est vu confier la refonte du maillage territorial qui prévoit notamment de doter chaque commune et préfecture de brigades, commissariats et moyens d'intervention. Il décide notamment où sont déployées les unités de maintien de l'ordre face aux manifestations ou aux mouvements sociaux.
Les diplomates et juristes de la République
La conduite de la politique étrangère demeure incarnée par l'incontournable Robert Dussey (8). Son activisme à la tête de la diplomatie togolaise a permis à Faure Gnassingbé de revendiquer un rôle de médiateur régional et de faire de Lomé le lieu de grands rendez-vous internationaux.
L'appareil judiciaire est piloté par Pacôme Yawovi Adjourouvi (9). L'avocat et ministre de la Justice suit personnellement les mandats d'arrêt internationaux lancés par le procureur de la République, Talaka Mawama, visant les activistes et militants du Mouvement du 6-Juin (M66), mouvement de contestation inédit qui a secoué le pays en juin 2025.
Ces derniers mois, Adjourouvi s'est rendu plusieurs fois à Paris pour porter des messages aux autorités françaises s'inquiétant de la présence sur le territoire français d'exilés politiques. Le cas du journaliste et activiste Ferdinand Ayité, en exil en France, préoccupe particulièrement Lomé. Un dossier qui est également suivi par l'ambassadeur togolais à Paris, le colonel Ouro-Koura Agadazi.
Les fidèles technocrates
La ministre de l'Économie numérique, Cina Lawson (10), conduit quant à elle la digitalisation des services publics, de la demande de casier judiciaire à la publication en ligne des résultats des examens nationaux. De son côté, Badanam Patoki (11) a quitté l'Autorité des marchés financiers de l'UMOA pour prendre la tête du ministère des Finances et de la Veille stratégique, où il a pour feuille de mission de conduire les réformes négociées avec les bailleurs internationaux.
Dans le secteur maritime, Edem Kokou Tengue (12), 45 ans, met son expertise des grands armateurs au service du gouvernement en qualité de ministre délégué chargé de l'Économie maritime, tout en occupant le poste de directeur général du Port autonome de Lomé (PAL). Deux fonctions qu'il cumule en attendant son remplacement au gouvernement.
Inspectrice des impôts et ancienne présidente de l'Assemblée nationale, Yawa Djigbodi Tsègan (13) dirige la régie fusionnée des douanes et des impôts qu'est l'Office togolais des recettes (OTR). Elle fixe la stratégie de recouvrement fiscal et douanier, décide des contrôles d'entreprises et conduit la digitalisation des services fiscaux. Les recettes qu'elle collecte financent directement le budget général et le remboursement de la dette.
L'ancienne patronne de la Direction générale des impôts, Ingrid Awadé (14), gère désormais la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). En moins de cinq ans, cette proche de Faure Gnassingbé a transformé l'institution en un fonds d'investissement institutionnel. Ses décisions d'injection de capitaux permettent de financer des infrastructures, notamment dans le secteur de la santé, mais aussi des établissements hospitaliers et des projets immobiliers d'État (dont des villas à la Caisse).
Les relais dans le secteur économique
À la tête de la filiale togolaise d'Africa Global Logistics, Charles Kokouvi Gafan (15) fait figure de leader incontournable dans le monde économique. Président de l'Association des grandes entreprises du Togo (Aget) et de la Chambre de commerce européenne au Togo (Eurocham-Togo), central sur les questions de dialogue entre le public et le privé, il bénéficie d'une forte influence sur les questions fiscales, douanières et économiques. José Kwassi Symenouh (16) joue un rôle tout aussi déterminant. Juriste et expert du secteur des assurances, il préside la Chambre de commerce et d'industrie du Togo (CCI-Togo) depuis 2024. Un poste qui lui permet notamment de peser sur les négociations entre l'État et l'ensemble des TPE, PME et grandes entreprises du pays. C'est aussi le cas de Laurent Coami Tamegnon (17), président du Conseil national du patronat du Togo (CNP- Togo), qui porte la voix de l'ensemble des fédérations patronales et des syndicats professionnels du pays.
Faure Gnassingbé entretient également de bonnes relations avec nombre d'entrepreneurs incontournables à Lomé. Au premier rang de ses alliés du privé figure Jonas Aklesso Daou (18), président-directeur général du groupe Diwa International, notamment présent dans les secteurs de l'énergie, de la logistique et de l'industrie. Autre proche du président togolais, Mahamadou Bonkoungou (19), homme d'affaires burkinabè dont le groupe est très présent au Togo, y compris sur le front des infrastructures sécuritaires: Ebomaf, sa société de BTP, s'est notamment vu confier le creusement des centaines de kilomètres de tranchées, élément central dans la stratégie déployée par l'armée togolaise dans le nord du pays.
Les barons locaux
Le ministre de l'Administration territoriale, de la Décentralisation et du Développement des territoires, le colonel Awate Hodabalo (20), exerce une tutelle administrative et budgétaire rigoureuse sur l'ensemble des collectivités locales du pays. Il encadre l'action des maires, valide les budgets municipaux, supervise les recrutements de personnel et contrôle la conformité des actes réglementaires pris par les conseils communaux et régionaux, veillant ainsi à ce que la trajectoire fixée par le pouvoir central soit respectée.
Faure Gnassingbé s'appuie également sur une constellation d'élus et de caciques locaux, qui servent autant de vigies que de relais au plus près des différents territoires. Dans la frange maritime du pays, Alexis Aquereburu (21) combine les rôles d'élu local et d'expert du droit. Maire de la commune des Lacs 1 (Aného), il s'impose également comme l'avocat de référence mandaté pour représenter et défendre les intérêts de l'État togolais devant les juridictions nationales et internationales.
Dans le Grand Nord, le gouverneur de la région des Savanes, Affoh Atcha-Dédji (22), coordonne les programmes d'urgence mis en place pour faire face à la crise humanitaire provoquée par l'insécurité, tout en assurant une tutelle directe sur les préfets et les maires de sa zone d'action. Dans les Plateaux, c'est Meyebine-Esso Kwame Gnassingbé (Mey Gnassingbé, frère de Faure Gnassingbé) (23), maire d'Amou 2, bénéficie lui aussi d'une influence qui dépasse largement le cadre local: acteur politique écouté, il est régulièrement mandaté pour des missions de bons offices diplomatiques au nom de Faure Gnassignbé, qui l'a notamment représenté lors de l'investiture de Romuald Wadagni à la tête du Bénin, en mai.