19/02/2025
"Crazy Family" est une belle ressortie de CarlottaFilms, qui nous permet de découvrir cette pépite du cinéma japonais des années 80, sortie de la Director’s Company qui permettait à de jeunes cinéastes (ayant souvent fait leurs armes dans le roman p***o ou le pinku eiga) de continuer à travailler et à réaliser pour de petit budget des projets subversifs et originaux, dans une industrie alors en difficulté dans le Japon des années 80. Issu de cette bande, le réalisateur de "Door" a par exemple été conseiller technique sur "Crazy Family". Des cinéastes tels que Kiyoshi Kurosawa ou des films tels que "Typhoon Club", on les doit à la Director’s Company. De cette firme, Carlotta a également ressorti les deux premiers "Door" de Banmei Takahashi et l’incroyable "La Vengeance de la Sirène" de Toshiharu Ikeda. Inclassables, ces films issus de la Director’s Company traitaient de sujets alors nouveaux dans la société japonaise du début des années 80, tels que les violences domestiques, le burn-out, le harcèlement ou les faits divers sordides ayant lieu au sein de familles ("Crazy Family" s’inspire ainsi d’une histoire vraie, un père ayant tué son fils).
Dans "Crazy Family", une famille s’installe dans une banlieue tranquille. Tout le monde semble nager dans le bonheur, comme si une nouvelle vie, meilleure, commençait. Mais le père est persuadé que les membres de sa famille sont atteints d’une maladie mentale, et effectivement ils semblent tous bien névrosés…Mais le plus malade d’entre eux est en réalité le père lui-même, qui va devenir fou en essayant paradoxalement de protéger sa famille…la protéger de quoi d’ailleurs ?
Le réalisateur Sogo Ishii s’amuse ainsi à construire ce qui semble être une comédie familiale avant d’en briser tous les codes et toutes les conventions en virant peu à peu au thriller psychologique paranoïaque, lorsque le père semble sombrer dans la folie et emporter les siens avec lui, notamment quand il se met en tête de creuser un sous-sol pour y loger son père et lorsque son combat contre les termites prend une dimension disproportionnée, homérique. Toute la dernière demi-heure est complètement délirante et sous haute tension, puisqu’ils tentent tous de s’entretuer au sein de la maison ; c’est fun et aussi drôle que nerveux (on peut penser au "Mom and Dad" avec Nicolas Cage) mais aussi assez malaisant, notamment lorsque le grand-père et le grand-frère, devenus salaces, projettent de violer leur petite fille/petite sœur (l’actrice avait effectivement à peine 14 ans sur le tournage et se fait ici tripoter dans des moments aussi lubriques que gênants). Le cinéaste dit s’être inspiré de "Chiens de paille" pour cette partie, bien que "Crazy Family" ne soit pas un home invasion (contrairement au premier "Door"). Ça se termine littéralement dans le chaos, la destruction totale de la maison, symbolisant une sorte de reboot, de nouveau départ, d’où cette superbe fin sur laquelle souffle un vent de liberté et d’espoir (et le morceau au synthé du groupe 1984, assimilable à du Tangerine Dream japonais, est génial et très envoutant !). Avec cette démarche punk jubilatoire et très étonnante, le cinéaste parle de « détruire le concept de drame familial ». Il montre une famille traditionnelle typique (ça fait presque publicité au début lorsqu'ils emménagent) se désagréger dans le cadre d’une paisible banlieue du Japon conservateur des années 80 (quasiment tout le film se déroule dans cette maison, personnage à part entière filmé sous tous les angles dans les moindres recoins) ; du quotidien au chaos, un crescendo dans la folie jusqu’à l’explosion des valeurs familiales. Comme d’autres films de cette firme, "Crazy Family" montre l’explosion des carcans de la sacro-sainte famille japonaise et du foyer, symboles de sécurité ici brisés, ce qui est un mal pour un bien (car il s’agit de voir au-delà).
C’est aussi une métaphore du burn-out et de ses conséquences dramatiques (sur la personne touchée mais aussi sur son entourage), sujet alors tabou dans un pays encore très conservateur et capitaliste, où les travailleurs et employés sont anormalement enclins au su***de (triste phénomène nippon ayant été abordé dans plusieurs films depuis). « Dans cette maison je voulais intégrer toutes les problématiques de l’époque au Japon », dit le réalisateur en interview. C'est ce que pourraient dire la plupart des cinéastes de la Director’s Company.
Malgré les petits budgets, la Director’s Company parvenait à faire venir sur leurs projets des noms respectables du cinéma japonais, souvent des anciennes gloires, ou des célébrités un peu déjantées. Ainsi le grand-père est joué par Hitoshi Ueki, peu connu en France mais une icône au Japon. De même que Mitsuko Baisho dans le rôle de la mère, grande actrice et chanteuse à la filmographie impressionnante. L’adolescente marque le premier rôle de Yuki Kudo, futur star et idole. Devenu ensuite une personnalité publique via la télévision, Katsuya Kobayashi trouvait lui aussi son premier rôle au cinéma en incarnant le père, livrant une prestation aussi hilarante qu’inquiétante et finalement touchante.
En dépit d’un petit budget, la réalisation fourmille de trouvailles et d’angles acrobatiques exploitant pleinement le décor. La séquence dans laquelle le père quitte précipitamment son boulot pour aller éradiquer les termites chez lui est géniale en termes de mise en scène (plan-séquence) et de dynamique (le passage dans le métro, sûrement tourné sans autorisation, est dément). Le plan d’intro, plan hélicoptère survolant la ville et se focalisant peu à peu sur un véhicule en train de rouler sur le périph, est repris 2 ans plus t**d dans "8 millions de façons de mourir" d’Hal Ashby. "Crazy Family" sera bien accueilli à l’étranger mais fera un bide dans son pays, et le réalisateur Sogo Ishii ("Burst City", "Crazy Thunder Road", "Le Labyrinthe des rêves") ne fera plus rien pendant 10 ans. À découvrir d’urgence chez Jmvideo Parmentier