14/07/2026
Ephéméride
14 juillet 1953 : MASSACRE D’ALGERIENS A PARIS
Ce jour, à Paris, entre 10 000 et 15 000 personnes défilent dans les rues, dont la moitié au sein d'un important cortège algérien de 6 000 à 8 000 personnes mené par le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD). Jusque-là sans incident, le défilé tourne au drame lorsque les derniers manifestants rejoignent la place de la Nation. En quelques dizaines de minutes, des dizaines de coups de feu visent le cortège du MTLD .
Par la suite, pendant 14 ans, le pouvoir interdit de manifester le 1er mai et le 14 juillet, jusqu'au défilé du 1er mai 1968. Cet événement marque aussi la fin des défilés populaires organisés lors de la fête nationale dans la capitale.
L'immigration algérienne avait fortement progressé juste après la Seconde Guerre mondiale. La population Nord-Africaine dans l'hexagone était estimée à 50 000 en 46, et 400 000 en 52, soit 8 fois plus en 6 ans. Presque exclusivement ouvrière et masculine, elle travaillait principalement dans le bâtiment et la métallurgie, mais accusée de participer à « des trafics plus ou moins honteux » et d’accroître la criminalité.
Depuis 1936, avec une interruption sous Vichy et l’occupation allemande, le PCF, la CGT et divers mouvements proches comme la Ligue des Droits de l’Homme organisaient à Paris, un défilé pour célébrer les « valeurs de la République » le jour de la. Fête nationale
Depuis 50, les indépendantistes algériens du MTLD, dirigé parMessali Hadj, prenaient part au défilé, (malgré leurs divergences avec les communistes français), étaient favorables à l'indépendance de l'Algérie, et avaient participé aux frève de 49 et 50 contre la guerre d’Indochine. Lors des manifestations du début des années 50, il était difficile de distinguer, parmi ces manifestants, les sympathisants communistes des messalistes ». Sous l'impulsion d'André Tollet, la CGT avait créé en 49 une "commission Afrique du Nord", à la direction de laquelle étaient représentés, à parité, des communistes et des responsables CGT militants du MTLD.
La partie « algérienne » des défilés va jusqu'à atteindre le tiers, voire la moitié, du défilé du 1er mai 1953, selon les estimations.
Messali Hadj avait créé en 1946 le MTLD afin de servir de couverture légale au Parti du Peuple Algérien, organisation indépendantiste interdite en 1939, qui compte 20 000 militants en Algérie et 5 000 en France métropolitaine en 53. Ses revendications concernant aussi la Métropole : égalité salariale, légalisation des fêtes musulmanes, voyage annuel en Afrique du Nord.
Alors que les Vietnamiens participaient aux manifestations du PCF et de la CGT, une partie des Algériens de France étaient les seuls à recourir à des cortèges indépendants pour leurs revendications politiques. Ce militantisme étant sévèrement réprimé, comme celui contre la guerre d'Indochine, par des interdictions de manifestations, des contrôles policiers et des rafles, participer à ces cortèges indépendants devient un défi pour le MTLD, même s'il est en désaccord avec leurs organisateurs. Il décide alors de participer, avec ses propres revendications, aux manifestations lors de deux dates symboliques en France : le 1er mai et le 14 juillet.
C'est au cœur de cette période marquée par la répression que se déploie le défilé populaire du 14 juillet à Paris. Le défilé populaire est comme chaque année organisé l'après-midi sous l'égide du Mouvement pour la paix. Selon la préfecture de police de Paris, le cortège est composé de 10 000 à 15 000 manifestants, ce qui classe la manifestation du 14 juillet 53 dans les petites manifestations, sur un parcours traditionnel, de Bastille à Nation. Le cortège s'élance vers 15 heures.
La décision de défiler le 14 juillet est prise le 2 juillet au siège du MTLD, qui a fortement mobilisé ses troupes pour cette manifestation en diffusant 50 000 tracts.
La veille de la manifestation, la police procède à des arrestations dans le quartier Latin, dont celle du président des étudiants algériens. Malgré des tracts conseillant de ne pas se rendre à la manifestation, les sympathisants du MTLD sont très nombreux ce 14 juillet 54. Les « Français musulmans d'Algérie » sont entre 6 000 et 8 000, soit un tiers de la manifestation, à défiler derrière un grand portrait de Messali Hadj, en rangs serrés et la plupart ont revêtu leur costume du dimanche. Ce second cortège est composé de 6 sections d'une cinquantaine de rangs. Chaque rang comprend une dizaine de manifestants. Le service d'ordre occupe 10 rangs en tête et queue de cortège. 270 personnes sécurisent les côtés.
Ce cortège qualifié de spectaculaire par les services de renseignement s'élance à 16 h, alors que la tête du cortège communiste arrive place de la Nation. La fin du cortège algérien quitte Bastille vers 16 h 30.
Le comité directeur du MTLD édicte trois mots d'ordre principaux pour cette manifestation :
Les renseignements généraux soulignent l'absence de revendication et banderole nationalistes ou sécessionnistes, mais la foule déclame tout de même des slogans anticolonialistes (« Nous voulons l'indépendance ! », « À bas le colonialisme »)
Dans une circulaire datée du 11 juillet, la Préfecture de police de Paris donne l'ordre d'être intransigeant à l'égard des nationalistes algériens : « aucune banderole ou pancarte dont l’inscription (en langue française ou étrangère) aurait un caractère injurieux tant à l’égard du gouvernement ou de ses représentants que d’un gouvernement étranger ou de ses représentants ne pourra être portée par les manifestants. Aucun cri ou aucun chant séditieux ne devront être prononcés. »
2 200 policiers et gendarmes mobiles ont été mobilisés pour l'occasion, alors que les autorités attendent 10 000 manifestants. Ils sont positionnés place de la Bastille et dans les rues adjacentes de la place de la Nation. 800 hommes sont en réserve au cas où la situation dégénère. 3 centres ont été prévus permettant d'arrêter 1 150 personnes. Et 12 interprètes arabophones indiquant que les autorités avaient anticipé une importante mobilisation algérienne et de nombreuses arrestations au sein de ce second cortège. Les forces de l'ordre disposaient des comptes-rendus des réunions préparatoires du MTLD tenues les jours précédents la manifestation.
La manifestation se déroule bien hormis quelques accrochages avec des soldats français. Un groupe de parachutistes de retour d’Indochine en permission à Paris perturbe la manifestation en attaquant à plusieurs reprises les manifestants, mais se font rosser et repartent avec 6 blessés légers, à chaque fois exfiltrés par la police qui ne procède à aucune arrestation.
Après son passage devant la tribune officielle, au moment où le cortège des messalistes se presse en direction de l’avenue du Trône, où un camion l'attend pour recueillir les drapeaux algériens et les portraits, des policiers fondent sur lui et s’acharnent à piétiner ces portraits, sous la pluie torrentielle, mais les messalistes ne se dispersent pas et refluent vers la place, les forces de l’ordre suppléées de gardes mobiles retournent alors à la charge tandis que la tribune est évacuée. Ensuite, "sans sommation, des coups de feu claquent" et "l'horloge monumentale, brisée à l’entrée du carrefour, est arrêtée à 17h20", heure du 1er coup de feu. Les 1ers blessés sont "évacués vers les cafés où se réfugient aussi les manifestants effarés qui, comme les clients des cafés, se font frapper par la police". Avenue du Trône, un premier car de police est renversé et enflammé. 2 autres seront brûlés et une 20aine endommagés, la traque des manifestants se fait "jusque dans les cours d’immeubles et sur les quais du métro". Le Figaro du 15 juillet dénonce les communistes et les Algériens comme initiateurs des affrontements, tandis que le PCF invite à un meeting le 21 juillet au Cirque d’Hiver qui remporte un franc succès.
Dans la soirée du 14 juillet, la Préfecture de police de Paris publie un communiqué justifiant les tirs des policiers au nom de la légitime défense des forces de l'ordre :
« Le cortège, qui a défilé de la Bastille à la Nation, groupait cette année 10 000 manifestants. Près de la moitié était des Nord-Africains, qui formaient la partie finale de ce défilé. Arrivée à la hauteur des colonnes du Trône, la dislocation des éléments européens s'opéra sans incident. Les Nord-Africains au contraire, entendirent poursuivre leur manifestation sur le cours de Vincennes. Le commissaire de service, seul et en képi, invita les chefs de groupes des manifestants à respecter l'ordre de dislocation. C'est alors que près de 2 000 Nord-Africains, se saisissant de tous les projectiles à leur portée (pavés, barres de fer, tables et chaises) et certains armés de couteaux, attaquèrent avec sauvagerie le petit nombre d’agents présents. Trois véhicules de police, garés en plusieurs endroits, furent renversés et brûlés. Brusquement cernés et en état de légitime défense, quelques agents durent faire usage de leurs armes.
Parmi le service d'ordre, on dénombre 82 blessés, dont 19 gravement atteints ont été hospitalisés. Du côté des manifestants, 44 blessés ont été dénombrés, 7 sont décédés. Commencée à 17 h 15, l'émeute était rapidement maitrisée et le calme complètement revenu à 18 heures ».
La presse de droite reprend les rapports des commissaires de police citant des armes blanches (bouteilles, barres de fer, morceaux de bois, couteaux) au sein du cortège des Algériens. Plusieurs commissaires évoquent même des coups de feu dans les rangs des manifestants. Dans son rapport adressé au préfet, le directeur des services de la police municipale conclut à une opération préméditée de la part des Algériens. Les témoignages des forces de l'ordre publiés dans la presse et dans les archives de la police indiquent que les Algériens ont violemment agressé les forces de l'ordre en voulant poursuivre la manifestation sur le cours de Vincennes. Dans L'Humanité : « Les communistes du XVIIIe entonnent la Marseillaise, au moment où surgissent des petites rues adjacentes des policiers frappant les manifestants et s'acharnant sur le portrait de Messali Hadj. D'abord surpris, les Algériens se replièrent puis se ressaisirent, et c'est là que les premiers coups de feu retentirent. Alors un énorme cri d'indignation jaillit de milliers de poitrines : “Assassins ! Assassins !” Et aussi : “Le fascisme ne passera pas !” Les personnalités républicaines entonnèrent d'une seule voix avec l'immense foule des Parisiens une bouleversante Marseillaise. Des scènes atroces se produisaient. »
Le bilan humain de la manifestation déclarée est particulièrement lourd, avec 7 personnes tuées, et 48 personnes blessées par b***e. Sur le plan matériel, une 20aine de véhicules de police ont été endommagés, dont au moins 2 véhicules incendiés.
Le nombre de blessés par b***e est certainement sous-évalué. Des Algériens ont préféré éviter de se faire soigner dans les hôpitaux de peur d'être arrêtés. Il y a également de nombreux blessés à coups de matraque La police n'a procédé a aucune interpellation pendant la manifestation.
Du côté des forces de l'ordre, la version officielle fait état de 82 policiers blessés, dont 19 gardiens de la paix hospitalisés. Le dossier d'instruction n'indique plus que 52 blessés légers qui n'ont pas eu d'arrêt de travail. Aucun policier hospitalisé n'a été atteint par des tirs de b***es.
Si la police ne procède à aucune arrestation lors du défilé, il y a des « rafles anti-algériennes dans la région parisienne » les jours qui suivent,. Des descentes de police sont organisées dans le quartier de la Goutte d’Or. Le 15 juillet, les militants Henri Girault, Henri Polard et Fernand Werthée sont arrêtés en train de distribuer des tracts intitulés « travailleurs assassinés le 14 juillet ». Ils seront condamnés à 6 000 francs d'amende pour avoir distribués des tracts signés mais sans préciser le nom de l'imprimeur. Le 19 juillet, un policier tire à deux reprises sur un militant algérien du MTLD en train de distribuer des tracts.
Les dépouilles des victimes algériennes sont transportées à la Grande Mosquée de Paris, pour une cérémonie religieuse. Des milliers de parisiens viennent se recueillir devant les cercueils plombés des victimes. Le lendemain, les 6 cercueils sont exposés à la Maison des métallos, drapée de noir pour l'occasion. Dans l'après-midi, Maurice Lurot est enterré au cimetière du Père Lachaise.
4 victimes algériennes peuvent être immédiatement transférées vers l'Algérie.
Le PCF organise un meeting d'hommage aux victimes le 21 juillet 53 au Cirqie d’Hiver, réunissant plusieurs milliers de personnes.
Dans les jours qui suivent le défilé ensanglanté, le PCF dénonce « le caractère délibérément provocateur de la fusillade du 14 juillet contre un défilé régulièrement autorisé » et affirme « que la police a empêché la dislocation normale d'une partie du cortège et l'écoulement paisible des manifestants algériens sur le cours de Vincennes ».
Plusieurs syndicats réagissent publiquement. Des actions de protestation sont réalisées, notamment dans le bassin minier, les ports et les entreprises de métallurgie du Nord-Pas-de-Calais.
Au niveau national, seule la CGT accuse les forces de l'ordre.
Un seul policier sera reconnu coupable. Le brigadier Louis Cozilis qui a tiré sur le photographe Joseph Zlotnik a été condamné au franc symbolique.
Le préfet de police Jean Baylot profite de l'événement pour recréer une brigade chargée de la « criminalité nord-africaine ». La brigade nord-africaine (BNA) de la préfecture de police de Paris ayant été dissoute en 45 après l'ordonnance de 44 reconnaissant aux Algériens l'égalité des droits en métropole. Moins d'une semaine après les événements meurtriers, la brigade des agressions et violences (BAV) est mise sur pied avec une 20aine d'inspecteurs dont une bonne moitié de policiers parlant couramment l'arbe le kabyle. Dans un rapport daté du 24 juillet, le commissaire divisionnaire Gérard se fait le pote-parole des gardiens de la paix en indiquant que :
« si les parlementaires ont accordé la qualité de citoyens français aux Nord-Africains, ils ne se sont pas inquiétés des répercussions de cette décision. Aucune restriction, aucune réglementation n’est venue tempérer chez ces inadaptés le droit incontestable qu’ils ont dans la métropole de vivre et de circuler selon leur bon plaisir. Il résulte de cette liberté inconsidérée accordée à des hommes frustes, illettrés, primitifs, facilement accessibles à des promesses démagogiques, de multiples incidents, plusieurs fois quotidiens, souvent graves, que les gardiens de la paix, et eux seuls, sont appelés à résoudre ». Il précise plus loin que les « 20 000 Nord-Africains doivent être mis hors d’état de nuire ». François Mitterand, ministre de l'Intérieur, fit interdire le défilé du 14 juillet 1954. L'interdiction par les autorités des défilés du 1er mai et du 14 juillet dura 14 ans, s’étalant de 1954 à 1968.
L'événement sera par la suite considéré comme oublié. En Algérie et en France, hormis les familles des victimes, personne ne va devenir porteur de cette mémoire, que ce soit du côté des autorités algériennes qui ont longtemps censuré toute mention de Messali Hadj, ni du côté des autorités françaises, et encore moins du côté des organisations communistes françaises.
Du côté algérien, il semblait impensable pour ce nouvel État de commémorer les victimes d'une manifestation associée au parti de Messali Hadj considéré comme un « traître à la révolution ». Les 6 victimes algériennes n'ont jamais été reconnues par l'Algérie comme martyrs de la révolution parce que mortes avant le 1er novembre 1954, début officiel de la guerre d'Algérie.
L'arrivée au pouvoir de Boutrflika en 1999 contribue à lever la censure entourant le dissident Messali Hadj, permettant d'évoquer le drame de 54 et en 2011, il nomme l'aéroport international de Tlemcen à son nom.