02/09/2026
Ephéméride
2 septembre 1792 : LE 1er JOUR DES SEPTEMBRISEURS
La France était en guerre depuis le 20 avril 92. Après une campagne de printemps calamiteuse, une trêve de 3 mois avait été obtenue le 18 mai. Mais les opérations avaient repris après le 10 août. Le 19, les armées de Clerfayt (29 000 Autrichiens) et de Brunswick (40 000 Prussiens), suivies de 5 000 émigrés, avaient pénétré en France. Longwy avait capitulé sans résister, Verdun était assiégée, et Thionville se trouvait encerclée et bombardée. Sur le front nord, Lille étant soumise aux intenses bombardements de l'armée autrichienne.
Le manifeste de Brunswick, avait été publié à Paris par le Moniteur le 1er août. Il est rédigé à la demande de la reine de France Marie-Antoinette, afin d'intimider ses ennemis. Extrêmement menaçant pour les révolutionnaires, il portait en substance que, faute d'une reddition et d'un retour à l'ordre royal, les armées prussiennes livreraient Paris à « une exécution militaire et une subversion totale ».
La Commune insurrectionnelle, qui représente un pouvoir parallèle à l'Assemblée, décide de lever une armée de 30 000 hommes, en région parisienne et dans les départements limitrophes, pour combattre les armées austro-prussiennes, de les armer de piques et de creuser des retranchements pour défendre Paris.
Les sectionnaires, considérant Louis XVI comme un traître, avaient pris le palais des Tuileries lors de la journée du 10 août. Le mouvement d'émigration des royalistes s'était accéléré alors, certains rejoignant l'armée des émigrés afin de mettre fin à la Révolution les armes à la main.
Dans le reste de la France, l'agitation contre-révolutionnaire avait répondu à l'insurrection parisienne. Le 15 août, lors d'un tirage au sort de volontaires près de Laval, des hommes avaient proclamé leur attachement au roi. Le 22 août, des mouvements insurrectionnels avaient éclaté en Vendée, en Bretagne et dans le Dauphiné, parfois poussés par des nobles.
Les patriotes (les partisans de la Révolution) doutaient également de la fidélité de l'armée, considérablement affaiblie par le départ des officiers nobles partis rejoindre les émigrés. Ainsi, depuis l'ouverture des hostilités contre l'Autriche, l'armée française n'avait subi que des revers ; lors des affrontements du printemps, elle n'avait pas tenu le choc contre l'ennemi ; les soldats avaient rompu les rangs et, pris de panique, s'étaient débandés, laissant la frontière ouverte. Le général La Fayette, après avoir tenté de retourner son armée contre Paris, avait déserté le 19 août.
La Commune insurectionnelle avait été la grande bénéficiaire de la journée du 10 août : proche des sections de sans-culottes, elle représente une légalité nouvelle et dispose d'une grande influence à Paris et peut faire pression sur l'Assemblée législative. C'est elle qui lui avait imposé la création le 17 août d'un tribunal criminel, pour juger les royalistes ayant défendu le roi lors de la prise des Tuileries. La volonté de vengeance est très forte chez les sans-culottes (qui ont eu environ 200 morts lors de cette journée révolutionnaire). Danton est nommé ministre de la Justice. Pourtant, les révolutionnaires redoutent toujours un retournement de situation en faveur des royalistes, pensant que ceux-ci ne les épargneront pas.
Les patriotes s'exaspèrent de la lenteur du tribunal du 17 août, qui, jusqu'au 26 août, n’avait prononcé que 3 condamnations à mort, et libéré certains suspects faute de preuves. La tension était monté encore d'un cran le 26 août, lors de l'énorme cérémonie funèbre organisée aux Tuileries en mémoire des morts du 10 août. C'est alors que les municipalités avaient été autorisées à effectuer des visites domiciliaires, conduisant à de nombreuses arrestations de suspects, et remplissant les prisons.
Ce jour (2 septembre), dans un discours célèbre, Danton dit : « Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie » et qu'il termine par le célèbre « de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace ». Le bruit se met à courir que les royalistes arrêtés le 10 août méditent un complot, du fond des prisons où ils sont détenus, prêts à s'appuyer sur les prisonniers de droit commun qu'ils côtoient pour égorger les patriotes. Dans ce contexte, l'annonce simultanée du siège de Verdun, de l'acquittement de Montmorin, la publication d'une lettre d'un espion des émigrés indiquant les activités royalistes à l'intérieur même de Paris poussent les angoisses des sectionnaires à leur paroxysme.
La section Poissonnière est la 1ère à adopter une motion exigeant le jugement rapide des prisonniers, suivie par 4 autres le même jour. D'autres sections s'insurgent contre les atermoiements et les déficiences du tribunal, demandant une justice plus rapide.
Les massacres commencent ce jour, 2 heures après le discours de Danton. À 14 heures, un groupe de 24 prêtres réfractaires est convoyé du dépôt de l'Hôtel de ville à la prison de l'Abbaye, sous l'escorte de gardes nationaux, ardents révolutionnaires, qui insultent et rudoient les prêtres tout au long du trajet au point que plusieurs de ces derniers sont blessés. Les prisonniers sont alors la cible de coups et d'insultes venus de la foule. Arrivés à l'Abbaye, des hommes armés, pour la plupart adjoints de l'escorte, demandent alors à la section des Quatre-Nations de juger les prêtres promptement. Brièvement interrogés, 19 prêtres sont immédiatement exécutés.. Ce qui ne dure au total pas plus de 30 à 60 minutes.
Vers 16 heures, un groupe armé se rend à la prison des Carmes, où 150 prêtres insermentés ont été enfermés après le 10 août. Les prêtres sont alors poussés vers le jardin. Aussitôt la tuerie débute par une fusillade, puis à coups de piques et de sabres ; certains religieux cherchent refuge à la chapelle, mais sont entraînés de force et exécutés dans le jardin. L'arrivée du Commissaire de la section du Luxembourg, Jean-Denis Violette, suspend pour un instant les massacres. Celui-ci établit une procédure en faisant office de juge occasionnel et fait comparaître les prêtres survivants. Les jugements consistent en une rapide vérification d'identité et un verdict rapide. Peu avant 6 heures tout est terminé, après 115 exécutions. Les quelques prêtres rescapés sont conduits au siège de la section du Luxembourg.
Vers 20 heures, les massacres commencent à la Conciergerie et s'achèveront dans la nuit. Pour accélérer le rythme des exécutions, une deuxième section est ajoutée au tribunal ; parmi les victimes, le général de Beaufort et les juges hostiles au mouvement populaire de la journée du 20 juin précédent.
Ils commencent à 23 h au Grand-Châtelet, et s'y poursuivront jusqu'à 4 heures du matin
À minuit, le massacre s'étend à la prison de Grande-Force, où, comme pour les prisons de l'Abbaye, des Carmes ou du Châtelet, une forme de justice rudimentaire est mise en place.
Les massacres continueront le lendemain et jusqu’au 6 ou 7 septembre.
Les autorités (Assemblée législative, gouvernement, Commune de Paris) ne saurent comment réagir face à ces massacres, Très rapidement, les Montagnards feront une utilisation politique de ces massacres, en tentant d'éliminer les Girondins. Mais rapidement, Danton, ministre de la Justice, fera arrêter les poursuites, permettant une contre-attaque de la Gironde, qui accusera la Montagne d'avoir organisé les massacres, demandant des comptes aux membres de la Commune. La commission mise en place pour juger les membres de la Commune, disparaîtra du jour au lendemain lorsque, au cours des journées du 31 mai et du 2 juin 93, une foule de manifestants forcera la Convention à mettre les Girondins en accusation.
Après la chute de Robespierre (27 juillet 94), la Convention entamera une politique de jugement des excès révolutionnaires. Après l’insurrection parisienne du 20 mai 1795, les modérés des sections parisiennes et les Girondins rescapés de la Terreur, assimilant cette journée aux massacres de septembre et du 31mai 93, demanderont la réouverture du dossier des massacres de septembre.
Au terme de l'instruction, 9 prévenus pour le massacre de l'Abbaye, 16 dans celui de La Force et 14 dans ceux de Saint-Firmin, de la Salpêtrière, de Bicêtre et des Carmes sERont déférés devant le tribunal, de nombreux autres voyant les poursuites interrompues faute de preuves. Sur ce nombre, seul Pierre-Nicolas Régnier, dit « le Grand Nicolas », Pierre-François Damiens et Antoine Bourre seront condamné en mai 96 à 20 ans de fers. Santerre, Panis, Sergent-Marceau, Pierre-Jacques Cally, membres du comité de surveillance, également accusés d'avoir trempé dans ces massacres, ne seront pas inquiétés, tout comme l'ensemble de la classe politique.
Si le 2 septembre, au début des massacres, on peut estimer que la foule qui se rend aux prisons est relativement plus importante (au maximum 10 000 personnes) que lors d'une journée révolutionnaire classique, son nombre ne cesse de diminuer les jours suivants : quelques centaines, voire quelques milliers de personnes au maximum sont présentes devant les prisons. Cette foule, qui ne fait qu'assister aux massacres, prise de lassitude, finira même par les désapprouver (à la Force, elle manifestera son approbation lors des acquittements). Ceux qui exécutent les prisonniers sont beaucoup moins nombreux, quelques centaines au maximum, travaillant par roulement, ce qui réduit d'autant leur nombre effectif lors des massacres : 50 à l'Abbaye, une 12aine à la Force, 200 personnes tout au plus participent aux massacres.
Les septembriseurs tuent principalement à l'arme blanche (haches, piques, coutelas), mais certains prisonniers sont victimes d’assommades (avec bûches, massues, outils divers, battes à plâtre, ce qui fit surnommer les massacreurs « bûcheurs ». Les motivations de ces hommes restent toujours difficiles à cerner. D'après le procès de 96, ceux-ci avaient l'impression d'avoir fait œuvre utile pour la patrie, et se jugeaient moins coupables que ceux qui les avaient laissés faire. Une de leurs motivations est l'hostilité envers les aristocrates, les fortunés, les accapareurs qui font renchérir le pain, haine ancienne et renforcée par les difficultés économiques. En ce qui concerne les massacres de criminels, on peut aussi évoquer la haine habituelle du petit bourgeois envers les brigands.
Les septembriseurs sont identifiés essentiellement par le procès de floréal an IV, qui concerne 36 prévenus. Parmi eux, on trouve des petits bourgeois, artisans, commerçants, comme lors des journées du 20 juin et du 10 août 92. La lie de la capitale, truands et mendiants, est complètement absente. La moyenne d’âge est de 36 ans en septembre 92. en fait, sur les quelques centaines de massacreurs, la plupart restent inconnus, et libres. En effet, comme pour les massacres du reste de la France, les auteurs sont des fédérés, des volontaires en route vers la zone des combats, des gardes nationaux, des militaires, tous de passage et qui cherchent à faire place nette sur le chemin des combats, ce qui explique en partie les massacres. Comme tous les hommes qui vont risquer leur vie, les septembriseurs se donnent tous les droits, il y a toujours des viols et des meurtres dans le sillage de toutes les armées. La violence permet d'oublier l'angoisse de la mort, et même des braves ont pu participer. Parmi les autres motivations avancées au moment des interrogatoires, on trouve le danger extrême pesant sur la patrie, le complot des prisons « avéré », la justice légale inopérante ; ils nient avoir été guidés par un chef, considérant que le peuple, depuis le 10 août, s'était emparé de tous les pouvoirs, celui de faire la loi, de juger et d'exécuter, pour rétablir un ordre menacé
Pour des questions de salubrité publique, le comité de surveillance et la municipalité se trouveront, dès la nuit du 2 au 3 septembre, dans l'obligation d'organiser le transport et l'ensevelissement des corps dans des fosses et avec des couches de chaux. Les vêtements des victimes, une fois lavés, seront vendus aux enchères, avec les objets ayant pu échapper aux vols et qui avaient été saisis. Une partie des objets possédés par les victimes seront volés, et les effets personnels, théoriquement rendus aux familles ; le produit de ces ventes servira à payer les fossoyeurs, les nettoyeurs.
On estime que le 2 septembre, le nombre de prisonniers incarcérés dans les prisons de Paris se situait entre 2 746 et 2 759 prisonniers, dont 1 244 à 1 411 seront exécutés, soit de 45 à 51 % de morts. La grande masse sont des hommes, en particulier des prêtres réfractaires et des prisonniers de droit commun, contre 8 % de femmes. Parmi les victimes laïques, on trouve des serviteurs des Tuileries, les officiers et sous-officiers des gardes suisses dont Karl Josef von Bachmann, le commandant de la garde lors de la prise du palais des Tuileries le 10 août, et les gardes du corps qui avaient été placés à l'Abbaye et à la Force.
La princesse de Lamballe, âgée de 42 ans, amie et cousine par alliance du couple royal, sera la victime emblématique des massacres de septembre. V***e du prince de Lamballe, elle était la belle-sœur du duc d'Orléans. À son arrivée en France, la jeune Marie-Antoinette avait été émue par le sort de cette parente, v***e à 19 ans d'un mari débauché, et l'avait fait entrer dans son cercle avant de lui préférer la comtesse de Polignac. La princesse, fidèle malgré sa disgrâce, avait réapparu au début de la révolution, après le départ en émigration de la comtesse de Polignac. Elle avait fait partie, lors des dernières années de la monarchie, de l'entourage de la reine. Elle était donc considérée comme la représentante de cette Cour dispendieuse et licencieuse.
Dans les jours qui avaient suivi, Olympe de Gouges, la 1ère à s'émouvoir publiquement de ces horreurs, avait publié un pamphlet intitulé La Fierté de l'innocence où elle stigmatisait les massacres de septembre en ces termes : « Le sang, même celui des coupables, versé avec cruauté et profusion, souille éternellement les révolutions »