13/04/2026
🎞️ "Mémoires du sous-développement" de Tomás Gutiérrez Alea, film cubain majeur de 1968, découvert en clôture du Festival CLaP organisé par l'association Image et Parole.
Bien que le titre soit énigmatiquement beau, je n'aurais pas eu spontanément envie d'aller voir un film sur le "sous-développement" un dimanche soir. J'ai pourtant découvert un chef d'œuvre – selon mes critères d'appréciation tout personnels, car il ne s'y passe pas grand chose... et pourtant, tout le film est traversé de tensions passionnantes en écho à la crise qui touche Cuba après la Baie des Cochons.
Dans un style Nouvelle Vague, on suit les déambulations oisives de Sergio, un "écrivain raté", dont la famille et l'ex-femme se sont exilées aux États-Unis. Esseulé et séducteur, il pose un regard à la fois lucide et amer, cruel et désabusé, sur la bourgeoisie dont il est issu, autant que sur le sous-développement dans lequel est plongé son pays.
Le personnage, de par son ton désenchanté assez nihiliste et son inconséquence pénible avec les femmes, est plutôt antipathique. Ne se remettant lui-même jamais en question (et pourtant réaliste sur sa "mort" intérieure), il juge les autres de haut, comme une sorte de colon dans son propre pays, comme Hemingway qu'il critique... Sergio m'a semblé une figure très intéressante car intemporelle de "l'intellectuel" qui analyse sans agir et reproduit, inconsciemment (et ironiquement !), des systèmes de domination et d'oppression dont il se croit éloigné !
Qui ne s'y reconnaîtrait pas un peu en faisant sa propre auto-critique ?
Formellement, le film est magnifique (bravo la restauration) : cadrages superbes (notamment sur les visages), plans subjectifs, mêlés à des images ou vidéos d'archives (qui montrent les victimes cubaines). À la fois sensuel et précis. Double critique fine (mais un peu déprimante) d'une société pourrie en devenir et d'un homme passif incapable d'advenir. J'ai été surprise que ce film ait pu voir le jour car il m'a semblé subversif pour l'époque et le lieu.
Parce qu'il tient eveillé et nous oblige à nous interroger sans cesse sur ce que dit Sergio, il mérite d'être redécouvert.
C / Nemo Ito