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Les ravages d’un coup de foudre !À Alindao, il existe trois institutions qu’aucun décret, aucune réforme administrative ...
22/03/2026

Les ravages d’un coup de foudre !

À Alindao, il existe trois institutions qu’aucun décret, aucune réforme administrative et même aucune prière prolongée n’ont jamais réussi à discipliner :
le péké, les rumeurs… et Vieux Mandé.

Le péké enivre, les rumeurs voyagent…
mais Mandé, lui, orchestre.

Il ne marche pas dans la ville : il la traverse comme une information urgente.
Il ne parle pas : il déverse.
Il ne boit pas : il conserve la mémoire en solution.

On raconte et ici, raconter vaut certification que toute vérité qui n’est pas passée par Mandé est encore brute, non raffinée, presque suspecte.

Son bidon de trois litres, le célèbre « trois », n’est pas un récipient :
c’est une archive mobile, un ministère ambulant, une imprimerie orale.

Les fonctionnaires signent des papiers.
Mandé signe des réputations.

Et pendant que l’administration classe les dossiers avec lenteur et solennité, Mandé, lui, classe les existences à la vitesse d’une rumeur bien nourrie.

Car à Alindao, il existe une université.

Pas celle qui forme les esprits…
celle qui expose les vies.

L’Université des Tecks

Sous les tecks, ces arbres immenses dont les racines semblent puiser directement dans les secrets des hommes, s’étend la seule université où l’on entre sans s’inscrire… mais d’où l’on sort rarement indemne.

Ici, le savoir ne s’apprend pas.
Il s’absorbe.

Le péké y circule comme une sève sociale,
et les paroles y fermentent jusqu’à atteindre leur degré maximal de transformation.

On y enseigne sans tableau :
- la diplomatie conjugale en situation de crise permanente,
- l’économie du crédit sans mémoire,
- la sociologie des regards prolongés,
- la médecine du “ça va passer” aggravé,
- et surtout… l’art suprême de dire beaucoup plus que ce qui s’est réellement passé.

Car sous les tecks, la vérité n’est jamais seule.

Elle arrive accompagnée, maquillée, amplifiée,
comme une mariée trop parée pour être honnête.

Chaque phrase commence petite…
et finit monumentale.

Chaque histoire naît fragile…
et meurt imposante.

Et au sommet de cette institution sans murs :
Vieux Mandé.

Recteur sans nomination.
Professeur sans diplôme.
Autorité sans contestation.

Il détient la seule chaire véritablement influente :
- celle de la vie des autres.

Quand Mandé parle, personne ne respire trop fort.

Non pas par respect…
mais par peur d’entendre son propre nom sortir de sa bouche.

Sous les tecks, il n’existe ni secret… ni innocence.

Seulement des ret**ds de publication.

C’est dans ce monde parfaitement désorganisé que Mbéti tentait, avec naïveté et bonne foi, d’exister correctement.

Son logement de fonction, vaste bâtisse coloniale aux proportions exagérées pour ses vingt-deux ans, ressemblait à une responsabilité trop grande pour son expérience.

La rue s’arrêtait devant chez lui, comme pour mieux observer ce jeune homme qui croyait encore que la vie pouvait se ranger.

Mais à Alindao, rien ne se range.

Tout déborde.

Et ce dimanche-là, alors que le ciel pleurait avec la régularité d’un cœur mal conseillé, Mbéti tentait de se donner une contenance moderne avec une bouteille de Guinness, tragique erreur d’adaptation culturelle.

C’est alors que Mandé apparut.

Ou plutôt… dériva.

Dans cet état particulier où le corps vacille mais où la parole, elle, devient dangereusement stable.

Il observa la bouteille.

Soupira.

Voilà déjà le premier échec administratif…

Il s’assit.

Tu bois étranger… tu vas souffrir local.

Il leva son bidon.

Moi, je bois ce qui comprend mes problèmes.

Puis, sans détour :

Explique-moi… comment un garçon avec maison, salaire et avenir… peut encore dormir seul ?

Il but.

Yangba té zégbo ! Moi j’en ai quatre !

Il ajouta, fier :

Et aucune ne sait que les autres savent ! Voilà la vraie gouvernance !

Mbéti tenta :

Je vais te raconter…

Mandé éclata.

Toi ? Me raconter ?

Il se pencha, lentement, dangereusement lucide :

Ton histoire est déjà en cycle sous les tecks.

Silence.

Ta VINCENTE…

Le nom tomba comme une lame douce.

La femme qui marche comme une promesse… et disparaît comme une excuse…

Mbéti sentit son cœur se fissurer à ret**dement.

Mandé continua, presque tendre :

Tu l’as vue sous la pluie… et tu as cru que le ciel écrivait pour toi.

Il secoua la tête.

Erreur classique. Le ciel n’écrit jamais pour quelqu’un. Il projette… et chacun lit ce qu’il veut.

Elle était différente…, murmura Mbéti.

Mandé leva la main.

Phrase numéro un des hommes déjà perdus.

Il but.

Toi tu es tombé amoureux…

Pause.

Mais elle… elle passait seulement par là.

Silence.

Et pendant que toi tu construisais une éternité… elle occupait un moment.

Il fit un geste de chute lente.

Puis la vérité…

Elle avait une vie ailleurs.

Le monde de Mbéti se contracta.

Mandé s’approcha.

Tu sais ce que tu viens de vivre ?

Non…

Un coup de foudre sans paratonnerre.

Il sourit.

Et ici… les éclairs ne préviennent jamais.

Le vent passa, comme pour confirmer.

Mais écoute-moi bien…

Mandé se redressa, solennel dans son déséquilibre :

Demain… ton histoire sera enseignée.

Non… murmura Mbéti.

Si.

Il leva son bidon comme un professeur lève sa craie.

Je vais corriger ton récit.

Amplifier ton courage…
Réduire ta dignité…
Et surtout… embellir ta chute.

Il éclata de rire.

Parce que la vérité, mon fils… est trop maigre pour nourrir une ville.

Il posa la main sur son épaule :

Mais une bonne histoire… ça, ça fait vivre tout un peuple.

Il fit quelques pas, hésitants mais souverains.

Puis s’arrêta.

Se retourna.

Et lâcha, avec la gravité d’un verdict ancien :

À Alindao… on ne tombe pas amoureux…

Silence.

On devient un chapitre.

Il leva une dernière fois son bidon.

Et moi… je suis le livre.

Puis il disparut.

Et dans la nuit épaisse, une vérité s’imposa avec une clarté brutale :

L’amour promet en silence…
la réalité corrige sans prévenir…
mais à Alindao…

ce sont les autres qui publient.
Tu peux persister à boire la Guiness mais je t’ai déjà averti:
La femme Yakpa et la femme Ngoungbou ne cohabitent jamais!
Tu as compris que le vin des blancs et le péké ne se mélangent jamais!

Les chroniques d’Alindao« Mes enfants… aujourd’hui, cours magistral sous les tecks ! Sujet : comment une jambe en l’air ...
21/03/2026

Les chroniques d’Alindao

« Mes enfants… aujourd’hui, cours magistral sous les tecks ! Sujet : comment une jambe en l’air ratée peut bouleverser une ville entière. »

Le vieux Mandé, déjà installé comme toujours à son « amphithéâtre », une souche bien polie par les années et les calices, leva son verre de péké avec une gravité professorale.

« Je vous préviens… ici, on mélange sciences humaines, mystique, rumeurs publiques… et un peu de mauvaise foi bien fermentée. »

Il but.

« Et surtout… ne riez pas trop vite. À Alindao, ce qui commence comme une blague finit souvent comme une vérité… et l’inverse aussi. »

La f***e de Calvaire, version certifiée par l’Université du péké

Un temps placide.

Une journée banale.

Le train-train quotidien.

« Mensonge ! » coupa Mandé. « À Alindao, même le calme prépare un scandale. »

Ce matin-là, Kossitongou, Directeur de notre seul établissement secondaire, avançait péniblement vers son lieu de travail.

La veille ?

Disons qu’il avait sérieusement « approfondi ses recherches » au marché du péké.

« Voilà un éducateur qui pratique la pédagogie inversée : il se perd la nuit pour mieux se retrouver le jour… enfin, il essaie ! »

Les yeux mi-clos, l’âme encore suspendue entre deux calices, il marchait.

Et soudain…

Vision.

Un visage connu.

Mais un corps recouvert de latérite rouge, comme si la terre elle-même avait décidé de prendre forme humaine.

Il cligna.

Non.

Il ne rêvait pas.

C’était bien elle.

Son élève.

Celle avec qui il avait rendez-vous la veille au motel « Bande-Echo ».

« Ah ! » explosa Mandé. « Voilà le fameux cours particulier qui n’a jamais eu lieu ! »

Car oui…

Toute la ville en parlait.

Kossitongou avait posé un lapin.

Et le lendemain…

La fille était devenue f***e.

« À Alindao, » dit Mandé en hochant la tête, « les gens ne cherchent pas la vérité… ils préfèrent une bonne explication. Et celle-là était parfaite : il n’est pas venu… elle a perdu la tête. »

Blague ?

Au début, oui.

Mais très vite…

La folie était réelle.

Ursila.

La fille du quartier Calvaire.

Était devenue… autre.

La place de la gare ?

Sa piste de danse.

Les rues ?

Son théâtre.

On lui donnait des habits ?

Elle les déchirait.

On voulait la couvrir ?

Elle refusait.

On voulait l’aider ?

Elle riait.

« Doctorat en liberté incontrôlée, mention très dérangeante ! » commenta Mandé.

Et là…

Entre dans l’histoire un autre personnage.

Mbéti.

Jeune secrétaire général de la mairie.

Logé dans cette grande bâtisse coloniale entre la mairie et le marché.

« Ah Mbéti ! » lança Mandé. « Fonctionnaire sérieux le jour… témoin involontaire du désordre ! »

Car devant sa maison…

La rue s’arrêtait.

Et Ursila venait y danser.

Tous les après-midis.

Tous les après-midis.

Comme si c’était une scène officielle.

Comme si la mairie avait un programme culturel.

« Spectacle gratuit… mais impossible à annuler ! »

Les enfants riaient.

Les badauds regardaient.

Et Mbéti…

subissait.

« Lui, il gérait les dossiers administratifs… mais dehors, c’était le dossier Ursila ! »

Et puis les années passèrent.

Comme elles savent si bien le faire : sans demander l’avis de personne.

Bangui.

Avenue des Combattants.

Mbéti marche.

Perdu.

Pensif.

« Ça, » dit Mandé, « c’est quand ton corps avance… mais ton esprit est encore stationné à Alindao ! »

Et soudain…

« Grand ! Grand ! »

Il tourne la tête.

Et là…

Silence total.

Une femme.

Magnifique.

Éblouissante.

Tenant un bébé.

Une beauté qui fait taire même les bavards.

« Même moi, » reconnut Mandé, « j’aurais posé mon verre… deux secondes. »

« Grand… vous ne me reconnaissez pas ? »

« … »

« C’est moi. Ursila. La f***e d’Alindao. »

Le monde se fige.

Puis se fissure.

Puis se reconstruit.

Ursila ?

Impossible.

Et pourtant…

Oui.

Elle raconte.

La folie.

L’hôpital.

Les années perdues.

Les éclairs de conscience.

Puis…

Un guérisseur venu de la forêt.

Petit.

Moqué.

Mais décisif.

« Quand la médecine dit “je ne sais pas”… la forêt dit “regarde bien” ! » lança Mandé.

Guérison.

Renaissance.

Puis…

Le commerce.

Le succès.

La transformation.

Le narrateur écoute.

Silencieux.

Bouleversé.

« Et… Alindao ? »

Elle sourit.

« Je suis de Calvaire… »

Puis :

« J’ai vécu mon calvaire. Mais la ville aussi… et elle renaîtra. »

Sous les tecks, Mandé vida son verre lentement.

« Vous voyez… ce n’est pas Kossitongou qui l’a rendue f***e. »

Pause.

« Mais avouez que l’histoire était trop belle pour qu’on ne la raconte pas comme ça ! »

Rires.

« La vérité, mes enfants… c’est que certaines chutes n’ont pas d’explication simple. Et certaines remontées… encore moins. »

Il leva son calice une dernière fois.

« À Alindao, on peut tomber en une nuit… et renaître des années plus t**d. »

Puis, avec un sourire en coin :

« Et pendant ce temps-là… nous, on commente… on analyse… et on boit. Parce que comprendre… c’est difficile. Mais raconter… ça, on maîtrise ! »

« À Alindao, même les morts ont des obligations sociales… ils passent dire bonjour avant l’enterrement. »Le vieux Mandé ...
18/03/2026

« À Alindao, même les morts ont des obligations sociales… ils passent dire bonjour avant l’enterrement. »

Le vieux Mandé leva son calice, l’œil pétillant, comme s’il venait de démontrer une loi universelle.

Puis il ajouta, avec ce sérieux moqueur qui annonçait toujours un dérapage contrôlé de la logique :

« Mais entre nous… ce ne sont pas les morts qui reviennent. Ce sont les vivants qui se trompent de mort ! »

Silence.

« Oui ! Ici, on n’a pas de résurrection… on a des erreurs d’identification. Et ça, même vos smartphones n’arrivent pas à corriger ! »

Il ricana.

« Parce que, sauf erreur de catéchèse… Alindao n’est pas Jérusalem. Un certain Jésus a peut-être réussi son retour… mais ici, même si un coq chante trois fois pour me confondre, je le mange accompagné d’un bon calice de péké ! Foi de Mandé ! »

Car voyez-vous, tout est parti d’un scandale… apparent.

Vincente PAYASSA, réveillée en sursaut d’un sommeil agité, avait accompli le geste sacré du monde moderne : consulter son téléphone avant même de consulter sa conscience.

Un message.

Court. Brutal.

Sa tante REHAMA était décédée dans la nuit.

REHAMA, la joviale, l’infatigable, celle qui semblait avoir signé un bail illimité avec la vie. Une disparition aussi soudaine qu’inexplicable.

Une larme.

Un pagne noué, deux tours, comme toujours, pour contenir une réalité qui, elle, refusait de tenir en place.

Mais à Alindao, même les drames doivent composer avec l’administration.

Mbéti, son mari, n’avait pas ce luxe de s’effondrer.

« Voilà un homme, » aurait commenté Mandé, « qui doit demander une autorisation écrite pour être triste ! »

Dans moins de trente minutes, il devait être au secrétariat du conseil municipal.

Depuis le décès du maire titulaire, la commune reposait sur un suppléant dont, selon la rumeur publique unanimement validée, « les fonds de culotte n’avaient jamais rencontré un banc d’école ».

Autrement dit : Mbéti ne travaillait pas… il traduisait l’incompréhensible en administratif.

Sous la do**he, tentant de garder une dignité institutionnelle, il entendit la voix inévitable :

« Mon fils ! La connaissance matinale t’appelle ! »

Mandé.

Encore.

Toujours.

Venu « présenter ses révérences » c’est-à-dire financer ses recherches au marché du péké, cette célèbre université « sous les tecks », où l’on enseigne la philosophie liquide et la logique approximative.

Ndoma, l’aide de camp, soupira :

« Un jour, il va demander un poste officiel… et on va lui créer un ministère ! »

Chemise. Cravate. Respectabilité.

Le petit déjeuner attendait.

La journée semblait encore normale.

Erreur.

Vincente était là.

Assise.

Blême.

Alors qu’elle était censée être déjà à la concession familiale.

« Tu ne vas pas me croire… »

Mbéti sentit immédiatement que la logique venait de démissionner.

« Je traversais les prés derrière le marché du péké… »

« Mauvais itinéraire, » aurait murmuré Mandé. « Zone à haute densité philosophique. »

« Et je l’ai vue… »

« Qui ? »

« REHAMA. »

Silence.

« La défunte. Celle dont je dois aller voir le corps. Elle marchait. Elle m’a regardée… elle semblait… surprise elle aussi. »

Mbéti blêmit.

Un souvenir lui revint.

L’université.

Une annonce de décès.

Une camarade.

Ses larmes.

Puis… cette même camarade, bien vivante, de l’autre côté de la rue, devant un ancien cimetière — comme si le décor lui-même se moquait de lui.

Et pire…

Elle avançait vers lui.

Mandé entra à cet instant précis, comme s’il avait été convoqué par l’absurde.

Il écouta.

Hocha la tête.

Puis éclata de rire.

« Voilà ! Vous commencez à comprendre ! »

Il s’assit sans y être invité.

« Ce n’est pas REHAMA que tu as vue… c’est votre confusion. Quelqu’un est mort, oui… mais pas la bonne personne dans le message ! »

Il leva un doigt professoral :

« À Alindao, l’information voyage plus vite que la vérité… et arrive toujours avant elle ! »

Ndoma acquiesça malgré lui.

« Le vrai problème, » poursuivit Mandé, « ce n’est pas que les morts marchent… c’est que les vivants transmettent n’importe quoi avec une confiance admirable ! »

Il se tourna vers Vincente :

« Tu as vu ta tante parce qu’elle est vivante. Et pendant ce temps, quelque part, une autre famille pleure en se demandant pourquoi leur mort circule sous un autre nom ! »

Il soupira, faussement grave :

« Voilà comment naissent les miracles… d’une mauvaise connexion réseau ! »

Puis, avec un sourire malicieux :

« Vous, les gens modernes, vous avez des téléphones pour annoncer la mort… mais pas pour vérifier l’identité du mort. Nous, on a le péké : ça n’éclaire pas toujours… mais au moins, ça rend humble ! »

Il marqua une pause, savourant son effet.

« Et qu’on ne vienne pas me parler de résurrection ! Ici, on ne ressuscite pas… on corrige des erreurs ! »

Il vida son calice imaginaire.

« Héraclite parlait du fleuve… moi je parle d’Alindao : ce n’est pas la réalité qui est instable… ce sont vos certitudes qui sont mal informées. »

Ndoma secoua la tête.
Mbéti réfléchissait profondément.
Vincente, entre soulagement et vertige, ne savait plus si elle devait rire ou pleurer.

Et Mandé conclut, imperturbable :

« Bon… maintenant que la philosophie est claire : allons vérifier au marché. Parce que moi, tant que je n’ai pas confirmé avec deux ou trois témoins… et deux ou trois calices… je considère l’information comme suspecte ! »

ALINDAO, PARADOXALE !Accroupi à même le sol, contre une pierre qui n’avait rien demandé à personne mais qui subissait to...
17/03/2026

ALINDAO, PARADOXALE !

Accroupi à même le sol, contre une pierre qui n’avait rien demandé à personne mais qui subissait tout, le jeune homme affûtait son couteau avec une application inquiétante.

Tchak… tchak… tchak…

-Je vais entailler quelqu’un… je vais répandre des tripes…

À Alindao, ce genre d’annonce ne provoque ni panique, ni attroupement.
On observe.
On attend.
On laisse le scénario se débrouiller tout seul.

L’homme qui s’avançait dans sa direction, lui, ne semblait absolument pas concerné par sa propre mort annoncée.

Petit poste radio collé à l’oreille droite, absorbé comme si la fréquence diffusait directement la voix de ses ancêtres, il marchait d’un pas régulier, tranquille… presque irresponsable.

Pourtant, c’est bien lui que le jeune visait.

Le couteau brillait.

Le regard était dur.

Le moment était parfait.

Il passa.

À deux mètres.

Un mètre.

Un demi-mètre.



Rien.

Pas une entaille.

Pas un geste.

Pas même un éternuement de violence.

Le jeune continua d’aiguiser.

L’homme continua de marcher.

À Alindao, le courage est une chose sérieuse… mais souvent en rupture de stock au moment crucial.

Sans se retourner, l’homme traversa la grande avenue qui sépare la gare routière, l’ancien grand marché et le bâtiment municipal. Il venait d’ouvrir son bistrot, ce petit établissement coincé entre les souks et les conversations inutiles, là où l’on vend autant de boissons que d’opinions gratuites.

Mais derrière cette tranquillité apparente, une histoire couvait.

Deux semaines plus tôt, il avait lancé un recrutement pour une gérante.

Les candidats étaient venus nombreux.
Trop nombreux.
Avec des expériences imaginaires, des recommandations suspectes et une confiance totalement injustifiée.

Mais une seule avait été retenue.

Une seule.

Une évidence.

Une jeune femme au teint caramel, aux mouvements souples, à la présence troublante. Une fille Yakpa. Le genre de beauté qui transforme une simple décision professionnelle en affaire publique.

Et comme toute affaire publique à Alindao… cela avait attiré un problème.

Le problème, c’était ce jeune homme.

La veille, il était venu.

Tendu. Raide. Rapide.

-Je viens vous voir parce que vous avez retenu ma fiancée pour travailler dans votre gargote. Je n’en veux pas.

Sans laisser le temps de répondre, il avait tourné les talons.

Trente mètres plus loin, il lança :

-Vous êtes averti !

À Alindao, cette phrase signifie surtout :
“Je ne sais pas encore quoi faire… mais j’espère que tu vas t’inquiéter.”

Le lendemain, les parents de la jeune femme étaient venus, accompagnés de leur fille.

Calmes.

Assis.

Mais dangereux.

Car en Afrique, quand les parents parlent, même les problèmes s’assoient correctement.

-A-t-il payé la dot ?

Silence.

La dot.

Pas un simple geste.

Pas un détail.

Une reconnaissance.

Une réservation officielle.

Une manière claire de dire : “cette union a un fondement.”

Sans dot… il n’y a rien.

Rien qu’un homme avec des ambitions.

Et une femme libre de ses décisions.

La jeune femme, timidement mais fermement :

-Je veux travailler.

Le tenancier avait compris.

-Papa, je vous ai compris. Il n’y a pas de problème, elle est retenue.

Ils étaient repartis.

Mais le problème… lui, n’était pas parti.

Il s’était contenté de s’asseoir quelque part.

Probablement…

sous les tecks.

Car à Alindao, il existe une autre institution.

Non reconnue.

Non financée.

Mais extrêmement active :

le marché à péké.

Sous les tecks, de grands arbres qui ont tout entendu et qui regrettent probablement de ne pas pouvoir se déplacer, se tient chaque jour une assemblée impressionnante.

On y trouve :
- des spécialistes en géopolitique mondiale
- des professeurs autoproclamés de droit international
- des économistes capables de gérer un pays… mais pas leur propre déjeuner
- des magistrats de la parole qui jugent tout le monde sans jamais être appelés à la barre

Le tout, alimenté par plusieurs litres de péké.

À ce niveau, on ne parle plus.

On sait.

Ou plutôt… on croit savoir.

C’est là que le jeune homme avait passé sa matinée.

Et c’est là qu’il avait obtenu son diplôme.

Car après trois calebasses, un homme peut expliquer sans trembler que :
—C’est Donald Trump lui-même qui est entré dans la chambre de l’ayatollah Khamenei pour y déposer une bombe.

Et personne ne rit.

Parce qu’à ce moment-là… tout le monde comprend.

C’est donc riche de ce savoir fraîchement acquis qu’il s’était installé, couteau en main, prêt à rétablir l’ordre dans sa vie sentimentale.

Mais la réalité, elle, n’avait pas assisté au cours.

C’est à ce moment précis qu’apparut Vieux Mandé.

Mandé ne marchait pas.

Il négociait avec le sol.

Chaque pas était une discussion.

Chaque équilibre, une victoire.

Il tenait une calebasse.

Vide ou pleine… cela dépendait de la philosophie du moment.

Il s’arrêta.

Regarda le jeune.

Regarda le couteau.

Puis souffla :

-Mon fils… tu as bien étudié ce matin… mais tu n’as rien compris.

Le jeune releva la tête.

-C’est ma fiancée !

Mandé hocha lentement la tête.

-La dot… tu l’as payée ?

Silence.

Un silence lourd.

Un silence éducatif.

Mandé s’accroupit à côté de lui.

-Sans dot, tu n’as pas une fiancée… tu as une idée. Et les idées ne commandent personne.

Le couteau s’arrêta.

-Tu veux interdire qu’elle travaille… mais tu n’as même pas commencé à construire ce que tu veux protéger. Même une maison commence par des fondations. Toi, tu veux déjà fermer la porte.

Un rire discret circula derrière.

Mandé conclut en se relevant difficilement :

-À Alindao, on ne bloque pas une femme avec la bouche… on s’engage avec la dot.

Puis, après deux pas incertains :

-Sinon… même le vent peut te la prendre.

Le jeune regarda son couteau.

Puis ses mains.

Puis le sol.

Il rangea lentement la lame.

Se leva.

Et partit.

Sans menace.

Sans bruit.

Sans diplôme.

Et ce jour-là, à Alindao…

On comprit une chose simple :

On peut apprendre beaucoup sous les tecks…
mais la vérité, elle, n’est jamais en vente au marché à péké. 😄

Le préfet, le péké et le billet récalcitrant(Les nouvelles d’Alindao)Dans la vie administrative de la paisible ville d’A...
11/03/2026

Le préfet, le péké et le billet récalcitrant
(Les nouvelles d’Alindao)

Dans la vie administrative de la paisible ville d’Alindao, il y a des journées qui ressemblent à des procès-verbaux : longues, sèches et sans saveur. Et puis il y a celles qui sentent le méchoui, la poussière de latérite et le péké. Cette fameuse boisson que, sous d’autres cieux, des poètes improvisés appellent « la sève du quartier ».

Ce jour-là, le hasard, les routes cabossées et la mécanique capricieuse de l’autocar UPC avaient offert à la ville une halte inespérée. Un attroupement discret s’était formé près de la gare routière. Discret… enfin, aussi discret que peut l’être une assemblée d’hommes dégustant du méchoui brûlant arrosé de péké.

Au centre de cette scène quasi pastorale trônait un personnage peu ordinaire : Monsieur le Préfet de la Basse-Kotto.
Pas de sirène. Pas de gyrophare. Pas même son véhicule de commandement. L’homme avait décidé, contre toute attente administrative, de voyager comme le commun des mortels : en autocar.

La poussière des routes en latérite avait déjà redécoré sa chemise d’une teinte ocre qui, dans certaines capitales européennes, aurait pu passer pour une audacieuse tendance vestimentaire.

Autour de lui, quelques collaborateurs municipaux faisaient semblant d’assurer un protocole minimal, mais la vérité est qu’ils s’occupaient surtout de remplir les verres.

Sur la petite table brinquebalante dont les pieds réclamaient manifestement une cinquième patte par solidarité mécanique, trônaient fièrement plusieurs verres : du vin rouge, et surtout du péké.

Le préfet en était à son troisième verre.

La quiétude de l’instant était presque enfantine. Les hommes parlaient doucement, riaient à demi, et la graisse du méchoui brillait au soleil comme une décoration patriotique.

C’est alors que survint Mandé.

Mandé, dans toute commune qui se respecte, occupe une fonction essentielle : celle de trublion officiel. Il n’est inscrit dans aucun organigramme, mais tout le monde connaît son poste.

Ce jour-là, Mandé semblait avoir commencé sa journée administrative avec le péké… vers cinq heures du matin.

Titubant avec la dignité approximative d’un funambule mal réveillé, il s’approcha de la table, pointa l’index vers les verres et déclara avec la gravité d’un prophète improvisé :

- Wali yakpa et wali ngbougbous ne marchent pas ensemble !

Un silence respectueux suivit cette révélation philosophique.

Personne ne comprit vraiment, mais chacun hocha la tête, car contredire un homme qui a manifestement beaucoup réfléchi au péké depuis l’aube est rarement productif.

À ce stade, même Jésus-Christ aurait eu du mal à convaincre Dieu le Père que Mandé n’avait pas plongé dans le péké depuis l’aube.

Heureusement, les policiers municipaux qui étaient aussi percepteurs du droit de place, médiateurs sociaux et parfois psychologues improvisés arrivèrent.

En moins de trente secondes, Mandé fut reconduit hors de la zone diplomatique.

Il partit en criant quelque chose d’incompréhensible, probablement un nouveau principe scientifique sur les mélanges de boissons.

La paix revint.

Le préfet leva son troisième verre.

Le méchoui circulait.

Les rires aussi.

Mais soudain…

HONK HONK HOOOOOONK !

Le klaxon de l’autocar retentit comme une trompette de l’Apocalypse.

Le chauffeur annonçait le départ.

Le préfet soupira avec la tristesse d’un homme interrompu au milieu d’une grande œuvre.

Il restait du péké.

Mais la République appelait.

C’est alors que Mbéti entra dans l’histoire.

Mbéti était un jeune fonctionnaire récemment affecté à la mairie.
Encore naïf.
Encore plein d’idéalisme administratif.

Voyant que le préfet n’avait pas totalement étanché sa soif, il eut une idée généreuse.

Il glissa discrètement un billet dans la main du préfet.

- Tenez, Monsieur le Préfet… au prochain arrêt, vous étancherez paisiblement votre soif parmi nous.

Le préfet hocha la tête, touché.

Puis il m***a dans l’autocar.

Le moteur toussa.

La poussière explosa.

Et le véhicule disparut déjà vers l’église Notre-Dame du Calvaire.

Tout le monde reprit place.

Mbéti, fier de son geste diplomatique, plongea la main dans sa poche pour payer l’addition.

Et là…

Le silence.

Son cerveau se bloqua.

Ses yeux s’écarquillèrent.

Il sortit le billet restant.

2 000 francs CFA.

Ses jambes devinrent molles.

Il comprit.

Dans un moment de générosité catastrophique…

Il avait donné au préfet 10 000 francs CFA.

Dix mille.

À Alindao, c’était une somme qui pouvait nourrir un mariage… ou provoquer une crise cardiaque chez un fonctionnaire.

Le préfet était déjà loin.

Très loin.

Autour de la table, les collègues commencèrent à rire.

D’abord doucement.

Puis violemment.

Puis dangereusement.

Le sous-préfet, qui savourait la scène comme un spectateur devant un grand spectacle comique, déclara :

- Hum… le Préfet doit se dire qu’ils ont beaucoup d’argent, ces fonctionnaires communaux !

Les rires explosèrent.

Un homme tomba presque de sa chaise.

Un autre renversa son verre de péké.

Même le vendeur de méchoui dut s’asseoir pour reprendre son souffle.

Mbéti regardait la route.

Espérant voir revenir l’autocar.

Mais l’autocar ne revint pas.

Et quelque part, sur la route poussiéreuse, le préfet voyageait tranquillement… avec de quoi financer plusieurs haltes très très hydratées.

Depuis ce jour, à Alindao, on a adopté une règle administrative simple :

Avant de donner un billet à quelqu’un…

vérifiez toujours que ce n’est pas votre salaire du mois. 😄 🍷

Pape Théophile EKA2 de Tra-Mbomba

Alindao làh… Alindao !Sous les grands grands tecks de la ville d’Alindao, la sève de palme coulait cette saison-là comme...
06/03/2026

Alindao làh… Alindao !

Sous les grands grands tecks de la ville d’Alindao, la sève de palme coulait cette saison-là comme si les arbres eux-mêmes avaient décidé de faire campagne électorale. Trois litres de péké pour 100 francs seulement. À ce prix-là, même un lézard aurait demandé un gobelet.

Depuis le matin, les hommes du village avaient fait ce que les hommes sérieux font quand la sève est abondante :
ils goûtaient pour vérifier la qualité.
Et comme chacun voulait vérifier sérieusement… les calebasses se vidaient plus vite que les discours d’un politicien.

Mais ce jour-là, il y avait un problème.

Le nouveau commandâh envoyé par le gôvrâmah de Bangui, un jeune homme bien repassé, chaussures brillantes comme un miroir, avait décidé d’organiser une grande réunion l’après-midi.

Erreur numéro un.

À Guitlitimô, tout le monde sait que l’après-midi appartient au vin de palme.
Même les poules le savent.

Mais le commandâh ne savait pas.

Il avait envoyé les mokodji battre le tam-tam :

« Réunion importante à la maison commune ! Tout le monde doit venir ! »

Les anciens ont entendu ça sous les tecks.

L’un d’eux a dit en levant sa calebasse :

« Hein… réunion ? À cette heure ? »

Un autre a répondu :

« Le jeune commandâh veut sûrement apprendre la culture du village. Laissons-le apprendre. »

Et ils ont bu encore.

Quand l’heure est arrivée, les mokodji étaient déjà installés dans la maison commune.
Les murs, vieux comme la barbe du temps, semblaient avoir survécu à mille colères de Gbékpa, le maître de la foudre.

Les notables arrivaient un par un.

Ou plutôt… ils dérivaient.

Personne ne marchait droit.
Même les bancs semblaient bouger.

KOTAKATÈ, le chef des anciens, entra en premier.
Il s’assit… mais le banc refusa de coopérer et le fit tourner comme une toupie.

« Ce banc n’est pas sérieux », déclara-t-il avec dignité.

Les mokodji discutaient à bâtons rompus.

« Le commandâh veut parler des élections. »
« Qu’il parle. Nous allons l’écouter avec les deux oreilles… si elles restent attachées à la tête. »

Tout à coup, un silence tomba dans la salle.

On aurait dit qu’un ange passait…
mais un ange fatigué, les ailes pleines de bulletins de vote.

Puis on entendit au loin une voix :

« Yaaavroh asoh aaaa… »

La porte s’ouvrit avec fracas.

C’était Mandé.

Mandé arriva comme un bateau sans gouvernail.
Il entra… salua le mur… serra la main d’une chaise… puis déclara fièrement :

« Moi… je suis venu représenter la jeunesse ! »

Il voulut s’asseoir.

Mais le sol se leva pour le rencontrer.

BOUM.

C’est à ce moment que le commandâh entra.

Costume impeccable.
Carnet dans la main.
Air très sérieux.

Il regarda la salle.

Les notables penchaient à gauche.
Les mokodji penchaient à droite.
Mandé discutait avec une colonne en pensant que c’était son cousin.

Le commandâh toussa.

« Hum… messieurs… nous allons parler de démocratie. »

KOTAKATÈ leva un doigt très concentré.

« Commandâh… la démocratie… est-ce qu’elle se boit avec ou sans piment ? »

La salle éclata de rire.

Mandé se releva héroïquement pour prendre la parole…
mais ses jambes démissionnèrent.

Il déclara en tombant doucement :

« Moi je vote… pour qu’on reporte la réunion… demain matin… quand la terre arrêtera de tourner. »

Même les murs tremblaient de rire.

Le commandâh referma lentement son carnet.

Il comprit enfin ce que le gôvrâmah de Bangui avait oublié de lui dire :

À Alindao

on ne fait jamais de réunion l’après-midi pendant la saison du vin de palme.

Jamais.

Adresse

Paris

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