18/02/2026
Ciné-Club en Baie présente « Fermer les yeux » film de Victor Erice Diffusion Dimanche 15 mars à 16h à l’ Espace François Simon 45 Rue Division Leclerc Carolles
Titre Original (Cerrar los ojos). Avec : Manolo Solo (Miguel Garay), Jose Coronado (Julio Arenas), Ana Torrent (Ana Arenas), Petra Martínez (Soeur Consuelo), María León (Belén Granados), Mario Pardo (Max Roca), Helena Miquel (Marta Soriano), Josep Maria Pou (Mr. Levy), Soledad Villamil (Lola San Román), Juan Margallo (Docteur Benavides).Durée : 2h49.
Synopsis : 1947 au château de Triste-le-Roi, en France. Un vieux juif tangérois du nom de Levy, majestueux et défait, qui n’a plus que quelques mois à vivre, fait venir dans sa demeure orientalisante un détective privé. Il lui confie pour mission de retrouver sa fille Judith à Shanghai, disparue avec sa mère chinoise et soustraite depuis son enfance à son affection. Il pressent que c’est sans doute la dernière personne au monde à pouvoir poser sur lui un regard différent. Une voix off, celle du réalisateur, déclare qu’il s’agit là d’une des deux séquences tournées en 1990 d’un film non achevé suite à la disparition de l’acteur principal, Julio Arenas
Critique du film
Un dédale avec sablier pour seule boussole, un abyme de souvenirs et d’absences, un entrelacs d’ombres. Dans la plus grande clarté, Fermer les yeux est tout cela à la fois. Temps et cinéma n’ont peut-être jamais été noués avec autant de force. On parle parfois de film somme, expression qui traduirait ici le résultat d’une bête arithmétique ou d’un vulgaire fourre-tout. Au contraire, Victor Erice signe, à 83 ans, un film élixir au capiteux parfum de spleen.
Vue de l’esprit
Des vies enfermées dans des petites boîtes en fer. Des petites boîtes en fer recluses dans des malles, des tiroirs abandonnés sur des étagères. À l’intérieur, trois fois rien. Des traces. Ou une pellicule. Il en va des personnes comme des films, pas tout à fait oubliés tant que, quelque part, quelqu’un pense à elles, à eux. Deux bobines ne font pas un film mais une seule suffit à introduire le 4e long métrage de Victor Erice. Seize minutes dans une demeure nommée Triste-le-Château, quelque part en région parisienne, en 1947.
C’est une longue conversation entre deux hommes fatigués où il est question de guerre et d’enfants perdus. Alors que le visiteur, nouvellement détective, ressort de la maison, une photo à la main, arrêt sur image ! Un voix off prend le relais. L’acteur à l’écran a subitement disparu, juste après avoir tourné ce plan. Le tournage s’est arrêté, le film n’a jamais vu le jour. Il faut se pincer pour y croire mais, 30 ans après Le Songe de la lumière, nous sommes bien devant un nouveau film de Victor Erice. « J’aime les gens ponctuels » est une des premières répliques de Fermer les yeux, film que nous avions tort de ne plus attendre.
C’est une histoire de perte, de brisure, de renoncement mais aussi de liens indéfectibles, de partage et ô combien de cinéma à laquelle nous sommes conviés.
Le film inachevé s’intitule Le regard de l’adieu. Son réalisateur est Miguel Garay, de retour à Madrid, pour les besoins d’une émission de télévision, Affaires non conclues, qui consacre un numéro à Julio Arenas, cet acteur toujours porté disparu, 22 ans après le tournage. Pour Miguel, c’est une boîte de Pandore qui s’ouvre. Au fil des rencontres, se dessine un portrait kaléidoscopique de Julio : séducteur invétéré, professeur de tango, père absent, homme perdu. Auquel se superpose, en miroir, celui de Miguel : autrefois écrivain à succès, père en deuil, homme qui déclare avoir tout perdu. À Max, ami et monteur fidèle, à Lola, ancienne amoureuse, à Ana, la fille de Julio, Miguel répète qu’il a désormais une vie simple, retiré du fracas du monde, à regarder le temps passer. On peut aussi comprendre : une vie fracassée. Des mots qui sont l’annonce d’une parenthèse à venir, 25 minutes, à l’exact milieu du film, une respiration solaire teintée de mélancolie, ponctuée par un moment de grâce, l’interprétation hésitante mais joyeuse de My Rifle, My Pony and Me. Trois autres chansons, trois moments suspendus, viendront encapsuler ce que la conversation ne sait qu’effleurer. Mieux qu’un souvenir partagé, une émotion ressuscitée, la résurgence d’une bulle de bonheur engloutie dans les brumes de la conscience.
Sans peur et sans espoir
Le film enchâsse les récits, convoque les fantômes, comme si les noyer dans la fiction était le piège ultime pour fuir la hantise. Ainsi, Miguel raconte à Lola, comment il a imaginé la disparition de Julio. Cette affabulation ouvre une séquence fantastique, un mini court-métrage de 2 minutes et 30 secondes, 9 plans gorgés de pluie et de détresse, conclu par une image dont on sait qu’elle nous poursuivra longtemps : beauté crépusculaire et référence saisissante à L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty, roman de Peter Handke puis film de Wim Wenders.
Il nous faut nous arrêter un instant sur la constellation de références cinématographiques disséminées tout au long du film. il y en a beaucoup, on ne les citera pas toutes, c’est aussi un plaisir que de les saisir au vol et d’en faire son miel. Miguel, barbe, casquette et sac à l’épaule pourrait être un lointain cousin de Travis Henderson, l’antihéros de Paris, Texas, un autre père à la dérive. Manolo Solo, l’acteur qui interprète Miguel ressemble à Nanni Moretti (certains plans sont troublants) dont on croit reconnaître une effigie miniature (époque Journal intime, un homme barbu avec un casque blanc sur la tête) dans une malle aux souvenirs. Impossible de ne pas souligner la présence du superbe folioscope de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat.
Les citations passent davantage par Max que par Miguel, personnage essentiel, gardien du temple (il conserve – et loue probablement – des centaines de pellicules) rescapé d’un âge d’or. Il ne supporte pas de voir les images de cinéma défigurées par la télévision et déclare ne pas savoir lire les cartes mémoire. Efflanqué et barbu, Max est un magnifique chevalier du 7e art, mi Don Quichotte, mi Bayard. Triste figure qui a pour devise : vieillir sans peur et sans espoir.
Il faut souligner l’extrême douceur dans laquelle le film avance. Tel un chalutier, il attire dans ses filets des références qui ne surchargent en rien le récit. Mais c’est probablement par sa construction en échos que Fermer les yeux constitue un vertige et une ivresse. Échos internes à ses propres fictions mises en abime. Échos internes encore à la filmographie du cinéaste. Revoir Ana Torrent, 50 ans après L’esprit de la ruche, dans un film de Victor Erice est une cadeau du ciel. Elle y interprète à nouveau un personnage nommé Ana. On s’en voudrait de dévoiler trop de choses mais on jure que se logent dans les résonances entre les deux films mille et une raisons de croire à la puissance d’évocation du cinéma. Croyance d’autant plus sidérante qu’elle possède ce paradoxe de sembler tenir à un fil et révéler une persistance rétinienne inoxydable. Avec ces deux tremblements d’âmes distants d’un demi-siècle, Erice vient alors battre en brèche un trait d’esprit adressé par Max à Miguel : « Les miracles au cinéma, c’est fini depuis que Dreyer est mort ». Faut-il nommer écho le son qui résulte du silence ? Il y a, dans la filmographie de Victor Erice, une plaie ouverte. L’adaptation qu’il n’a pu mener à bien, faute de financement, d’un roman de Juan Marsé, Les Nuits de Shanghaï. Fermer les yeux vient poser un pansement sur cette blessure.
Janus et Möbius
Deux figures pour conclure, symbolique et formelle. La première est celle du double, présente dès la second plan du film, à travers une statue de Janus, Dieu romain des commencements et des fins, lié au passage du temps. Ces deux visages à la fois inséparables et opposées, ce sont Julio et Miguel. Deux faces d’une même pièce. Le soleil et la pluie. Le réalisateur et son alter ego. Il faut les voir, dans la seconde moitié du film, heureux des choses simples, manuelles, satisfaits d’un semblable dénuement. Car oui, Julio Arenas (sables en français, quel beau nom pour disparaître sans laisser de trace), grâce à la popularité de la télévision, a refait surface. C’est un homme sans repère ni mémoire.
Le seconde est celle de l’enroulement. Après une heure, la mise en scène alterne entre plans fixes (somptueux cadres habités par une lumière intérieure discrètement expressionniste) et de très élégants mouvements de caméra, panoramiques et travellings. Tous à sens unique. Toujours de la droite vers la gauche. Cette répétition, aussi évidente qu’imperceptible, donne la sensation que le film, tel un ruban ou une pellicule, s’enroule autour d’une axe invisible. La volte de la mémoire et la boucle du cercle. La marche du film est inexorable, il finira où il a commencé, dans la demeure de Triste-le-Château mais cette fois Le regard de l’adieu est bel et bien projeté dans une salle de cinéma. Se joue alors, sur l’écran et dans l’obscurité, deux dramaturgies parallèles, deux expériences de réminiscence. Judith, grâce à quelques notes de musique, reconnaîtra t-elle son père et Julio, par la grâce d’une fulgurante anamnèse, retrouvera t-il son identité ?
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Le regard de l’adieu, celui de Victor Erice au cinéma, n’est pas seulement d’une profonde beauté, il a valeur de testament, le mot amour en guise de codicille. Que cette dernière séance soit placée sous le signe du rituel en dit long sur la sacralisation de la salle. Max et Miguel plaisantent en s’appropriant le vocabulaire religieux : croyant, pratiquant, mécréant. Ce que, dans une salle de cinéma, nous cherchons à vivre ensemble, ce que nous recevons dans toute notre singularité, doit rester une énigme. Fermer les yeux pour ne pas subir le choc des lumière rallumées. Sortir à l’aveugle, inconsolables et transportés. Derrière les paupières, nos épiphanies scellées. Heureux les héritiers de ce poète (qui a glissé dans le décor d’une scène, le dessin d’une palme d’or).
Víctor Erice est un réalisateur et scénariste espagnol. Il étudie l’École officielle de cinématographie (EOC) de Madrid, où il obtient le diplôme en réalisation. Il travaille d’abord comme scénariste, puis comme réalisateur de films publicitaires. En 1969, il fait ses débuts dans la réalisation cinématographique. Son premier long métrage, L’esprit de la ruche (El espíritu de la colmena, 1973), reçoit la plus haute distinction du Festival international du film de San Sebastián, la Coquille d’or, et lui permet d’accéder à une reconnaissance publique et critique notable, avant d’être lancé sur la scène internationale à la Semaine de la critique, durant le Festival de Cannes 1974. En 1983, il dirige Le sud (El sur), d’après un roman d’Adelaida García Morales, son épouse à l’époque. Cette œuvre explore des thèmes qui lui sont chers : l’enfance, l’individuation dans des sociétés en crise, l’expérience du cinéma, les relations père-enfant et l’exil. Près d’une décennie plus t**d (1992), il collabore avec le peintre Antonio Lopez-Garcia pour Le songe de la lumière (El sol del membrillo), présenté au Festival de Cannes où il remporte le Prix du jury et celui de la critique internationale (FIPRESCI). Son quatrième long métrage, Fermer les yeux (Cerrar los ojos), est sélectionné dans la section Cannes Première au Festival de Cannes 2023.
Bande Annonce :
https://www.youtube.com/watch?v=I_-1Fx2RMVU&t=6s