20/06/2025
Le rôle du cinéma dans un contexte de mutation et de crise en Afrique de l’Ouest.
Dans une Afrique de l’Ouest en proie à des mutations rapides, à des tensions politiques, à des bouleversements sociaux et identitaires, le cinéma s’impose comme un outil stratégique de conscience, de mémoire et de transformation. Son rôle s’articule autour de cinq axes majeurs, auxquels s’ajoute une dimension essentielle : l’éthique au service de la paix.
1. Le cinéma, miroir des sociétés en mutation
Le cinéma est un miroir critique de nos sociétés. Il capte l’impalpable, donne un visage aux souffrances tues, aux espoirs tus.
Dans cette sous-région secouée par les coups d’État, les conflits communautaires, les crises migratoires ou la désillusion des jeunesses, le cinéma devient un révélateur, une radiographie poétique et politique.
> « Une société qui ne se raconte pas finit par se perdre. »
Il fixe l’histoire dans les mémoires. Il documente le présent pour éclairer l’avenir. Il donne la parole aux invisibles.
2. Le cinéma, outil de dialogue, de sensibilisation et de résilience
Le cinéma engage. Il fait réfléchir. Il fait ressentir. Un film peut franchir les barrières que les discours politiques ne peuvent plus traverser.
Qu’il traite du pardon après un conflit, de la cohabitation religieuse, de la justice réparatrice ou de l’environnement, le film peut rassembler là où la parole est fragmentée.
> "Un film peut changer un regard, et un regard peut changer une société."
3. Le cinéma pour la cohésion et l’intégration régionale
Le cinéma ouest-africain est transfrontalier par nature : multilingue, multiculturel, mobile. Il révèle ce que les peuples ont en commun : la musique, les traditions, les proverbes, la foi, les valeurs.
Un film peut éveiller la conscience d’un destin partagé, d’un héritage commun à défendre. Il rend tangibles les frontières invisibles que l’histoire coloniale a voulu imposer.
> « Quand les tambours résonnent ensemble, les peuples dansent à l’unisson. » (proverbe africain)
4. Le cinéma, vecteur d’éducation populaire
Loin des salles de classe, dans les quartiers, les zones rurales ou les camps de réfugiés, le cinéma devient une école ambulante. Il simplifie le complexe, illustre le caché, et donne corps à des notions abstraites.
Il peut lutter contre l’analphabétisme politique, déconstruire les discours de haine, éduquer à la citoyenneté et au vivre-ensemble. Il fait comprendre les droits, la démocratie, la tolérance.
5. Le cinéma, levier économique, formation et espoir
Investir dans le cinéma, c’est investir dans l’emploi, la créativité, l’éducation et la dignité.
> “Quand la jeunesse tourne des films, elle ne tourne pas vers la violence.”
Des jeunes formés à l’écriture, à la réalisation, au montage ou au son deviennent acteurs de changement, créateurs de récits alternatifs au fatalisme. Ils sont les bâtisseurs d’un futur narratif africain.
6. L’éthique au cœur du cinéma de paix
Un cinéma pour la paix doit être éthique.
Il refuse la manipulation des images à des fins de propagande ou de haine.
Il respecte la dignité des personnages, même fictifs.
Il privilégie les récits porteurs de réconciliation, de vérité, d’humanité.
Le cinéma éthique ne nie pas les conflits, mais il les éclaire avec justesse. Il ne flatte pas les puissants, mais élève les consciences. Il ne cherche pas à faire peur, mais à éveiller.
> « Le griot ne ment pas : il élève la vérité au rang de devoir. »
Un cinéma éthique est un cinéma responsable.
Suggestions concrètes :
Organiser des projections-débats sur les crises régionales (terrorisme, migrations, conflits intercommunautaires) suivies d’échanges avec les réalisateurs, penseurs, médiateurs sociaux.
Créer un Prix du Film pour la Paix et la Cohésion Sociale dans les festivals régionaux.
Soutenir des coproductions panafricaines autour de récits unificateurs, au-delà des frontières.
Intégrer le cinéma dans la diplomatie culturelle entre les États de la CEDEAO.
Former les jeunes cinéastes à une éthique narrative de la paix et de la non-violence.
Le cinéma ouest-africain peut devenir une arme douce face aux armes lourdes. Il peut créer un imaginaire pacifique, semer la graine de la justice et de la dignité, et inventer de nouveaux récits de cohabitation, de solidarité, de résilience.
Ceux qui tiennent une caméra détiennent un pouvoir. À nous de leur apprendre à en faire un flambeau, et non un couteau.
Abou Tall- Scénariste