08/21/2026
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AVONS-NOUS ENCORE LE DROIT DE VIVRE NOTRE DEUIL SANS SE SENTIR COUPABLE DE LE FAIRE ?
Il y a vingt ans, j’ai publié un recueil consacré au deuil au titre évocateur : Passages obligés. Comme j’avais moi-même beaucoup de difficulté à faire mes propres deuils, je suis allé à la rencontre de personnalités qui avaient traversé cette épreuve. Je voulais comprendre comment, avec le temps, on parvient à apprivoiser l’absence, à alléger sa peine et à retrouver un peu de paix.
Ce livre a été l’élément déclencheur des émissions tournées dans le train : On prend toujours un train pour la vie.
Nous y abordions également les différents deuils qui jalonnent une existence : la mort d’un être cher, bien sûr, mais aussi la fin d’un amour, la perte d’un rêve, de la santé, d’un travail ou d’une certaine idée de soi.
Depuis, quelque chose a profondément changé dans notre manière de vivre la mort et le deuil. Cela dépasse largement la religion. Il ne s’agit pas d’être croyant ou non. Il s’agit du respect que nous accordons à la personne disparue et à celles et ceux qui doivent désormais apprendre à vivre sans elle.
Les rites et les rituels ont pris le bord. Pour beaucoup d’entre nous, ils sont devenus trop longs, trop lourds, trop douloureux. Nous voudrions effacer la mort et ses conséquences en reprenant la vie à bras-le-corps le plus rapidement possible.
C’est une façon humaine et légitime de tenir la souffrance à distance. Une manière, aussi, de ne pas déranger les autres avec notre peine d’endeuillés, une peine qu’ils ne savent pas toujours accueillir.
Mais à vouloir repartir si vite, que faisons-nous de ce qui n’a pas eu le temps d’être pleuré ?
Car les rites et les rituels, qu’ils soient religieux, sociaux ou intimes, ne sont pas de simples traditions d’un autre temps. Ils sont faits de gestes symboliques qui jouent un rôle essentiel dans le cheminement de celles et ceux qui restent.
Ils permettent de marquer un passage, de donner un peu de sens à l’incompréhensible et de rassembler les vivants autour de celui ou de celle qui n’est plus.
Ils sont essentiels.
Or, aujourd’hui, tout va trop vite. Même la mort. Même le deuil.
Le sacré et le décorum qui accompagnent les rituels offrent un écrin, parfois même un garde-fou, dans lequel déposer notre peine, notre désarroi, notre colère ou notre indignation devant la mort. Sans cet espace, sans ce temps d’arrêt, où va toute cette douleur ?
En vingt ans, il est bouleversant de constater tout ce qui a changé et tout ce qui, parfois, ne se fait plus. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, nous avons rapidement appris à faire défiler les nouvelles : d’une tragédie à la suivante, d’un visage à un autre, d’une vie à une autre.
À peine avons-nous appris la mort de quelqu’un qu’une nouvelle publication apparaît déjà sous notre doigt. La douleur d’une famille est aussitôt engloutie par le prochain titre, la prochaine image ou la prochaine controverse.
Puis la pandémie nous a frappés de plein fouet. Elle a emporté Robert, Jean-Philippe, Jeanne, Sylvie et tant d’autres dans une solitude que nous n’aurions jamais crue possible. Les mesures sanitaires ont empêché des milliers de proches de tenir une main, d’offrir une dernière caresse, de dire adieu, de veiller un corps, de se réunir et de pleurer ensemble.
Nous avons vu des êtres humains disparaître derrière des portes closes, puis devenir des chiffres dans un bilan quotidien. Ce n’était pas l’indifférence de ceux qui les aimaient. C’était une absence imposée, brutale et contre nature, qui a privé les endeuillés des gestes nécessaires pour que le cœur et le corps comprennent que l’impensable venait réellement de se produire.
Car un deuil sans rituel peut rester longtemps suspendu. La tête sait que la personne est morte, mais le cœur, lui, continue parfois de l’attendre.
Oui, nous avons encore le droit de vivre notre deuil. Nous devons même réapprendre à nous accorder ce droit.
Le droit de nous arrêter.
Le droit de pleurer.
Le droit de parler de celui ou de celle qui n’est plus sans que l’on nous presse de passer à autre chose.
Nous ne devons pas laisser la vitesse du monde nous voler ce temps essentiel.
Parce qu’honorer celui ou celle qui part, c’est aussi prendre soin de ceux qui restent.