14/02/2026
À L'ENCRE DE LA LUMIÈRE: D'AMADOU HAMPATÉ BÂ À DOS PASSOS
J'ai toujours beaucoup lu. Enfin... Je n'avais pas le choix: nous n'avions pas de télévision et mon grand-père qui m'a élevé était un libraire, l'un des plus célèbres du pays à l'époque. Littéralement, mon premier cadeau d'anniversaire fut un livre et il venait de mon grand-père.
J'ai toujours lu. Et en principe, lire vous donne envie d'écrire.... Tout du moins, d'essayer.
La seule fois où j'ai lu un écrivain et j'ai senti que je ne savais pas écrire, c'était quand j'ai lu L'étrange Destin de Wangrin d'Amadou Hampaté Bâ. Tout ce que je n'avais pas saisi du Zadig de Voltaire, Amadou me l'expliquait dans un élitisme dilué avec panache et style. Je tombais amoureux du roman d'aventure.
L'écriture d'Amadou avait le rythme d'un film, la cadance d'une chevauchée, et le souffle haletant d'un forcené luttant pour sauver sa vie. J'ai adoré. J'ai dévoré l'Etrange Destin de Wangrin. Mais une fois le roman fini, je me demandais, perplexe, si je pouvais faire pareil et la réponse évidente et désabusante était NON.
J'ai beaucoup lu après. Pour ce qui est des sujets, ma conscience était faite mais pour ce qui était du style, j'avais découvert un nouveau maître en Hampaté Bâ que personne n'égalait à mes yeux.
Je ne vais guérir de cette peur d'écrire, (ce dédain envers ma propre prétention à écrire ne serait-ce qu'une ligne), qu'une fois à l'université et je crois en troisième année d'études de langue anglaise. Je venais de tomber sur John Dos Passsos et son deuxième volet de la trilogie USA, 1919 (lire en anglais nineteen nineteen).
1919 était écrit par flashs journalistes lunaires. Comme des fenêtres d'actualité ouvertes sur l'après-guerre, un style journalistique qui était brutal de réalisme et factuel à l'extrême; d'un pragmatisme qui n'avait rien à voir avec la littérature à laquelle j'étais habitué. Et puis quand les codes d'un récit structuré revenaient par endroits dans certains chapitres, c'était une mémoire vive d'images qui projetait des souvenirs vivides et encore empreints d'émotions sur le mur d'une conscience traumatisée. On avait l'impression de lire, ou de regarder un film sur le front de la voix qui racontait.
Une fois encore, j'étais fasciné par le style. Le sujet, oui mais... Le style m'a tellement subjugué que j'ai demandé à Monsieur René Ahouansou mon professeur de littérature américaine à l'époque, comment peut-on appeler cette manière d'écrire... Il a répondu the stream of consciousness. Voilà comment je me suis reconnecté à l'écriture et comment j'ai aussi arrêté d'écrire comme tout le monde.
Je dois toutefois confesser que le roman ayant utilisé cette technique et qui m'ait le plus hanté jusqu'à ce jour reste Beloved de Toni Morrison... Elle a porté l'usage du stream of consciousness à son paroxysme en faisant de son personnage principal un fantôme qu'une mère dans les tourments du regret voyait comme sa défunte fille. C'était triste, larmoyant et déchirant d'émotions. Mais c'est Dos Passos qui m'a mis sur le chemin et m'a reconnecté avec l'envie d'écrire à nouveau.
C'est aussi ce jour-là, que j'ai décidé, qu'écrire c'était davantage évoquer le flot d'images qui tourmentait notre conscience qu'autre chose. Si l'on n'arrive pas à voir les images, l'écrit est vain.
Je me suis donc mis à la quête de l'image qui se raconte et s'écrit et j'ai atterri à la télévision, puis au cinéma. Puis j'ai étudié l'écriture dramatique. Et je me suis enfin calmé !
J'avais l'impression que si je ne vous racontais pas, vous n'allez pas comprendre que j'ai été pris dans la nasse de l'écriture avant d'atterrir dans celle de l'image. C'est en découvrant que l'on pouvait écrire des images que j'ai refait ma connexion avec l'écriture. Aujourd'hui, j'écris des images avec une caméra...
À l'encre de la lumière.
King Gnaho