29/12/2025
LE CINEMA AFRICAIN APRES NETFLIX ET WARNER
En réponse à Alexandre Bougha , qui m’a invité à débattre de Netflix, Warner et de l’avenir du cinéma africain, j’ai relu une intervention que j’avais faite à Dakar au RECIDAK - Rencontre Cinématographiques de Dakar en 2018 pour le panel « Cinema et Mondialisation » Elle reste, aujourd’hui encore, étrangement actuelle.
Penser à l'avenir du cinéma africain à partir de Netflix et de Warner, c’est déjà accepter leur centre comme le nôtre. C’est admettre que notre avenir se joue ailleurs. Or le problème est précisément là : le centre n’existe plus. Il n’est plus à Paris, ni à Londres, ni à Hollywood. Il est désormais disséminé dans les réseaux, les flux, les algorithmes. Le centre est partout — et pourtant nous continuons à nous comporter comme s’il nous était interdit.
Hollywood lui-même est dépassé. Les studios vacillent, les salles ferment, les règles changent sans cesse. Le cinéma que nous pensions devoir rattraper n’existe déjà plus. Continuer à le prendre pour modèle, c’est courir après une forme morte.
Le débat sur un possible rachat de Warner par Netflix est révélateur : lorsque ceux qui diffusent rachètent ceux qui créent, le cinéma industriel entre dans une phase de concentration extrême. Le risque artistique est remplacé par la performance mesurable. Mais le vrai danger pour l’Afrique serait de croire que son cinéma dépend de cette bataille-là.
Le problème du cinéma africain n’est pas d’abord économique. La musique en apporte la preuve : elle coûte peu, circule massivement, touche le monde entier — et pourtant elle peine elle aussi à se structurer. Le blocage est ailleurs : dans notre manière de penser la création, la valeur, la diffusion.
Nous sommes prisonniers d’un double réflexe : nostalgie du passé et imitation du présent. Nous copions des modèles qui ont fonctionné ailleurs, à un autre moment de l’histoire, dans d’autres contextes — alors même que ceux qui les ont inventés sont en train de les abandonner.
Pendant ce temps, nous ne regardons pas ce que nous faisons déjà. Les réseaux sociaux reposent sur des principes profondément africains : circulation de la parole, récit collectif, communauté. Mais parce que ces outils viennent d’Amérique, nous oublions que leur logique nous est familière depuis longtemps. Nous cherchons l’Afrique dans les contenus, alors qu’elle est déjà dans les formes.
Lorsque Netflix décide, ce n’est pas seulement un modèle économique qui s’impose, c’est une manière de raconter le monde : un cinéma calibré, testé, optimisé. Face à cela, la réponse africaine ne peut être ni la plainte ni l’imitation. Elle ne peut être que l’invention.
Nous vivons un paradoxe décisif : nous n’avons jamais autant regardé de films et de séries, et nous n’en avons jamais aussi peu parlé. Le water cooler effect a disparu. Autrefois, un film ou un épisode devenait un événement social. Aujourd’hui, chacun regarde seul, à son rythme, et le lendemain… rien. Du silence. Or ce silence est peut-être l’espace même où l’Afrique peut intervenir.
L’ancien modèle de diffusion créait volontairement du vide : l’attente entre deux épisodes. Ce vide n’était pas un manque, mais un espace de projection. Les spectateurs imaginaient, débattaient, construisaient des hypothèses. C’est là que la culture se fabriquait.
Le streaming et le binge-watching vendent l’inverse : la rétention. Aucun vide. Aucun temps mort. Le flux ne doit jamais s’arrêter. Or sans vide, il n’y a plus d’imaginaire. Ce n’est pas un accident : c’est une architecture conçue pour capter l’attention, pas pour produire de la pensée.
Nous ne disons plus : « je regarde un film de… »
Nous disons : « je regarde Netflix ».
Le film disparaît derrière la plateforme, l’auteur derrière l’algorithme. Ce glissement signe la fin du cinéma comme langage singulier.
Des milliers de films. Des milliards investis. Et pourtant :
« Il n’y a rien à regarder. »
Ce n’est ni un problème de quantité ni de budget. C’est un problème de langage. Quand un langage ne permet plus de dire le monde, on en change.
Aujourd’hui, dans un univers saturé d’images — smartphones, caméras de surveillance, flux automatisés — filmer n’est plus central. Avec l’intelligence artificielle, le geste cinématographique se déplace : le cœur n’est plus la caméra, mais le langage, le prompt, l’instruction. Le cinéaste devient celui qui pense, formule, oriente le visible.
Le cinéma est à un point de bascule :
soit il devient un flux prédictif,
soit il se réinvente comme un acte de pensée.
Si l’Afrique est ce territoire de l’inconnu, elle peut jouer une carte décisive : réintroduire du vide, de l’attente, du risque, de l’incompréhension. Un cinéma qui ne rassure pas, mais qui inquiète. Qui ne confirme pas ce que nous savons déjà, mais nous oblige à apprendre ce que nous ignorons.
Le danger n’est pas que Netflix rachète Warner.
Le danger serait que l’Afrique continue à croire que son cinéma dépend de décisions prises ailleurs.
Ce cinéma-là, il ne s’agit pas de le sauver.
Il s’agit de le transformer.
Par Jean-Pierre Bekolo,
Cinéaste-Cameroun
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